25.

Les volutes fumantes du thé s’emmêlent et s’enroulent jusqu’au plafond. Florent pourrait rester ici pendant des heures, à inhaler l’air capiteux de la pâtisserie arabe où il s’est installé, à observer les hommes et les femmes déambuler dans la rue bruyante. Enfoncé sur un pouf de velours rouge, il déguste avec plaisir le knaffe brûlant qu’il a commandé, spécialité de ce lieu qu’il a choisi pour s’installer avant de retrouver Ava devant le mur des lamentations. Il ferme les yeux pour savourer mieux le fromage de chèvre qui fond dans sa bouche, des pistaches concassées, des cheveux d’ange, du sirop de miel, cette texture épaisse, onctueuse. Un régal en bouche.

Il se sent chez lui, pense-t-il. Ava lui reprocherait son orientalisme, celui énoncé par Edward Saïd, sa création d’un Orient chimérique auquel il accole une pile de clichés, la senteur des épices, les fragrances des femmes, le bazar désordonné des rues où les couleurs foisonnent et les chats s’aventurent, où la foule se croise, se heurte, et les marchands crient fort, des phrases dans un arabe rêche qu’il ne comprend pas. Il se sent chez lui, oui, mais Ava ne croit pas en sa sincérité, elle l’assimile à un colon, heureux des températures clémentes et du dépaysement offert par les contrées conquises, toutefois persuadé de la supériorité du peuple occidental et de son développement. Tu dis que tu aimes l’Orient parce que c’est sale et bordélique, et rien que cette phrase prouve ton mépris, lui avait-elle lancé, un jour, d’une voix désabusée, sans réelle colère, d’une voix dont on use pour élaborer un constat froid et objectif, comme si elle n’en attendait pas davantage de lui, comme si ses opinions ne lui importaient pas, qu’elle en prenait seulement acte avec une certaine lassitude. Face à un tel propos, Elsa se serait offusquée, levée de table, elle lui aurait servi un discours de gauche sur l’égalité des civilisations et les différents visages du racisme, elle aurait piqué une vraie colère et tenté de le faire changer d’avis, son visage se serait teinté de rose et ses mains auraient battu l’air rageusement, pour soutenir son propos et marquer sa désapprobation. Mais Ava ne se donnait pas cette peine-là, elle le laissait penser ce qu’il voulait, dire ce qu’il voulait, même quand ce qu’il exprimait était ouvertement provocateur, voire choquant à dessein. Certains peuples sont plus intelligents que d’autres, c’est génétique. Elle levait vers lui un regard étonné et lui demandait de lui en dire plus, sur le gène de l’intelligence, sur sa transmission, sur ses marqueurs et sa duplication, son expression et sa diffusion, et l’attendait là, sur le débat scientifique et l’état de la recherche, jusqu’à ce qu’il admette qu’il n’en savait rien. C’était pareil pour le reste. Florent avait des idées arrêtées, il en avait beaucoup, des pensées fermes qui structuraient son monde, catégorisaient son rapport à la société, ses repères dans la vie. Il tenait aux dichotomies, aux divisions des rôles, aux différences biologiques, à la continuité historique, envers et contre le discours ambiant, envers et contre les convictions d’Ava. Cela concernait les races, les cultures, l’écologie, et surtout les rapports entre les hommes et les femmes. Ces idées, il les lui énonçait, comme on expose une réalité, limpide et emplie de bon sens : le désir des femmes est moins puissant que le désir des hommes; les femmes sont par nature douces et sensibles, les hommes ambitieux et fonceurs ; l’instinct maternel submerge les femmes dès la naissance de leurs enfants ; … Ava le laissait s’exprimer, avant de le confronter, d’une voix calme, calme mais implacable, à des rapports scientifiques, des théories philosophiques, des contre-exemples historiques, elle resserrait l’étau, et finissait en lui demandant, et entre nous alors, comment tu l’expliques, que je ne veuille pas d’enfant et que j’ai eu tant d’aventures, si j’étais déterminée par mon instinct maternel et qu’en tant que femme je ne ressentais jamais aucun désir sexuel ? Elle le regardait dans les yeux, levait le menton, elle était belle dans ce défi qu’elle lui lançait, belle mais à frapper, vraiment, elle disait et dans notre cas à tous les deux comment expliquer que tous ces stéréotypes tombent ? et c’était ennuyeux, vraiment, car elle ne lâchait pas prise, l’air de rien, il disait, ce n’est pas le désir qui t’a conduit à coucher avec des hommes, elle répondait ah oui alors c’est quoi ? et il disait, c’est la complicité, ce sont les sentiments, et Ava lui assurait que non, c’est pas vrai, pas du tout, c’était juste une question d’envie, d’envie qui te prend et qui te rend folle, qui t’obsède et s’empare de toi, comme les hommes, exactement pareil, les femmes et les hommes c’est la même chose, le même désir, sauf que dans l’un des cas on le tait, on le cache, sinon pute salope nymphomane facile, c’est tout, la seule différence est dans le jugement social à l’égard des femmes. Et Florent ne veut pas y croire, face à la voix de petite fille et le corps de petite fille, de croire à ce désir impérieux, qui lui déplaît et qu’il aimerait gommer, ce désir-là qui lui fait peur.

Florent termine son troisième thé à la menthe. Sucré au point d’être écœurant, mais un écœurement qui lui plaît, qui le comble. Une lenteur s’est emparée de lui. Il paye l’addition, une cinquantaine de shekels, un prix dérisoire pour la France. Israël n’est pourtant pas un pays bon marché, loin de là, les prix pratiqués sont quasiment les mêmes qu’à Paris. Pourtant, il existe certains endroits, comme celui-là, où les meilleures choses peuvent s’acquérir pour presque rien. C’est un jeune garçon qui tient la caisse, il n’a pas dix-huit ans, et une barbe poussive, brune et drue, une barbe d’adolescent pas fini. Un regard clair, vert ou bleu, Florent ne saurait dire, c’est Ava qui prête une attention spéciale à la couleur des yeux, dans les siens elle prétend voir des nuances émeraude et des paillettes de sable que personne d’autre n’avait décelé avant elle. Qu’aurait-elle vu dans ceux de ce jeune garçon ? Un bleu lagon ? L’azur de la piscine de sa famille, cette piscine, imaginaire, chimérique, qu’elle s’inventait et qui n’existait plus ? Cette piscine au centre de toutes les histoires qu’elle lui contait, l’Iran d’une époque où elle n’était pas née, un Iran lascif, tranquille, d’un petit noyau de privilégiés avant une révolution qui bouleversa tout ?

Florent remercie, sort, et se dirige vers le mur. Des touristes, des filles blondes aux robes courtes, beaucoup trop courtes, avancent devant lui, croisent des orthodoxes en tenue noire, chapeau noir, barbe longue, papillotes, les pingouins selon le terme dont use sa mère. Ces pingouins étaient ses frères, ils appartenaient aux mêmes peuples. D’où venait-il ? La plupart étaient ashkénazes, comme lui, sans doute se trouvait-il parmi eux des Hongrois, des Polonais, comme lui, sans doute partageait-il avec ces hommes la même histoire, le même passé, et pourtant. Si peu en commun avec ces hommes à la barbe hirsute, ces femmes au teint blême, aux cheveux factices, casque brun et raide jusqu’aux épaules. 

Il vacille, à cause de l’air incandescent, il s’arrête quelques secondes avant de reprendre sa marche, jusqu’aux pierres vieilles de deux mille ans, des pierres ayant recueilli des millions de souffles, de murmures d’incantations. Et de lamentations. Oui. Mais aussi des espoirs, des promesses, des remerciements, des regrets. La sève de tant de cœurs humains, d’âmes juives, chrétiennes, musulmanes, athées, venues s’imprégner de la force de cette roche sacrée. Rien de tel, nulle part. L’espace est scindé en deux. Les hommes. Les femmes. La zone dédiée aux hommes est plus grande, plus vaste, elle occupe les deux-tiers, la différence est conséquente, énorme, archaïque, comment est-ce possible qu’il ne soit pas divisé en deux parts égales ?  Elles sont nombreuses pourtant les femmes, aveuglées par le soleil, comme les hommes elles se balancent, à gauche, à droite, et se penchent, en avant, en arrière, la torah ouverte, collée contre leurs yeux, enfouie dans leur visage, pour que le texte les imprègne, pour qu’elles l’incorporent totalement. Nulle part ailleurs, ces balancements-là, ces livres greffés au front, au nez, cette ardeur à la récitation frénétique. Nulle part ailleurs, ces silhouettes agglutinées, peinant à se frayer un passage, et peut-être Ava parmi elles, il se trouve trop loin pour pouvoir la distinguer, peut-être Ava, le front posé contre la pierre brûlante, s’adonnent à toutes ces prières qu’elle connaît, Salut Marie, Notre Père, Besmellahe rahmane rahim, elle n’est pas éclectique, Ava, quand elle cherche à voir ses rêves exaucés, elle frappe à toutes les portes du royaume des cieux, sans discriminer. 

A Paris, une telle ferveur l’aurait effrayé, mais à Jérusalem, face au Kottel, cela se fond au décor, rien ne paraît trop fantasque, trop excentrique. Lorsqu’ils s’en vont, les hommes comme les femmes reculent sans se retourner, sans faire dos au mur, pour ne pas manquer de respect aux pierres, aux vieilles pierres de deux mille ans.

Florent pioche une kipa dans l’urne pose ses mains sur la façade de pierre, touche ce qui a été touché des millions de fois avant lui. Il sait que ce tas de pierres n’est qu’un tas de pierre, que tous les noms invoqués ne signifient rien que des symboles, Adonaï, Moïse, Aaron, Eliezer, Jacob, Joseph, David Salomon… ont-ils seulement existé ? Et pourtant, il est là, et pourtant, ils sont tous là, leurs paumes contre ce mur, parce qu’ils y croient, forcément qu’ils croient, et lui aussi, il y croit, sans doute, sinon que ferait-il là, habillé comme eux, chemise blanche et pantalon noir, kipa sur la tête, face au mur ?  Non.

Non, il y a une différence, entre lui, et ces fervents dévots. Ou entre lui et Ava. La veille, elle avait préparé son petit mot, à glisser entre les interstices du mur, pour voir ses vœux exaucés. Elle lui avait sommé de faire de même. Allez, allez, ne fais pas le rabat-joie, tu as bien un vœu, être nommé en cabinet ministériel, trouver une mobilité à l’inspection générale des finances, gagner beaucoup d’argent en bourse, être heureux avec moi, il y a bien quelque chose qui te ferait plaisir dans la vie. Il avait secoué la tête. Des souhaits, il en avait des tas, c’était d’ailleurs un problème, cette perpétuelle insatisfaction qui l’assaillait du matin au soir, lui donnant l’impression qu’il pourrait faire mieux, obtenir davantage. Mais il doutait qu’en glissant un petit papier plié en quatre dans le renfoncement d’un mur, cela puisse se réaliser. Et il en serait presque contrarié si c’était le cas. Oui, s’il apprenait que Dieu prenait la peine de satisfaire les petits désirs des mendiants du Kottel, qui arrivent avec leur liste de souhaits comme une liste de course, Merci Dieu de m’aider à trouver un mari, alors qu’il abandonnait ses enfants durant les massacres, les guerres et les épidémies, alors qu’il avait laissé son peuple dépérir comme des bêtes dans les forêts de pin de la Pologne, ou dans des chambres à gaz à inhaler du zyglon b, il en aurait heurté au plus haut point. Il préférait croire que Dieu n’existait pas, car s’il n’existait pas, il n’avait pas pu choisir de se désintéresser autant du sort de sa création.

Il récite les prières pourtant, il les a oubliées, mais des bribes lui reviennent, surtout Schema Israël, celle-là il la connaît, héritage des années de Talmud Torah auxquelles Eve l’avait inscrit pendant son enfance. Déclamer ces paroles le relie à des générations de Juifs avant lui, et c’est cette sensation qui l’apaise, bien davantage que l’aspect magique de l’incantation. Cette langue hébraïque, dont il murmure les sonorités face à ces pierres millénaires, ont une Histoire qui le dépasse, et c’est cela qui le fascine, qui l’a toujours fasciné, depuis son enfance et ses premières années d’éveil. Quand il a épuisé toutes les ressources de sa mémoire, il se recule, il se retourne, tant pis si cela manque de respect aux pierres, tant pis si c’est un outrage et s’il y perd ses chances d’être exaucé.

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