22.

La dernière fois qu’il avait transpiré si fort, Florent buvait son Perrier à la terrasse d’un café de la rue de Babylone. Le printemps était arrivé. Finie la coulée de neige sur Paris, le vent foudroyant, les pluies diluviennes, rangées les doudounes d’Ava, ses torchons d’écharpe noués jusqu’aux yeux, qui coinçaient dans sa fermeture éclair, ses gants oubliés un peu partout, ses rhumes perpétuels, son nez bouché, sa folle consommation de mouchoirs, cette collection d’horribles gilets dont elle avait passé la saison à se vêtir. Terminée cette nuit perpétuelle dans laquelle ils semblaient plongés depuis le premier soir de leur rencontre.

Cette fois, le printemps était arrivé, le soleil pointait, Ava portait une jolie robe bleue, elle était magnifique, avec ses boucles d’oreilles en or, ses cheveux noirs coiffés sur le côté, son maquillage de poupée, le vernis sur ses ongles. Elle avait choisi un Perrier Citron comme lui, et n’en avait siroté qu’une ou deux gorgées. Elle ne cessait de vérifier l’heure sur son téléphone portable. On y va ? On y va ? demandait-elle, et c’était la seule chose qu’elle disait. Tu es nerveux ?  ajouta-t-elle tout de même, voyant qu’il fixait l’horizon, les sourcils froncés et le regard grave. Non, répondit-il, alors même que la sueur pointait sur son torse, se mêlait aux poils de sa poitrine, irradiait vers ses épaules, ses omoplates, chauffait son front et mouillait ses mains. Non, affirma-t-il, encore, une voix plus forte, plus déterminée. Ava lui avait posé la même question au cours de leur première nuit, allongée sur le clic clac de son studio de Lamarck Caulaincourt, alors qu’il s’apprêtait à unir son corps au sien, et qu’il craignait de s’épancher dans la seconde où il entrerait en elle. Tu es nerveux ? elle avait demandé, peut-être pour traduire le fait qu’elle-même l’était. Et il avait répondu Non, Non avec le même aplomb, Non, ce même mensonge, et elle s’était satisfaite de sa réponse, lui avait donné le même crédit qu’aujourd’hui.

Ils se mirent en route. Les cinq minutes de trajet, depuis le bar jusqu’à l’immeuble, furent silencieuses, dans cette rue de Sèvres que Florent n’aimait guère, qu’il trouvait trop large et sans âme, dont la proximité immédiate avec Sciences Po le tracassait, lui rappelant des souvenirs trop récents d’angoisse et de malaise, et les relents mélancoliques de sa relation perdue.

La veille, Ava lui avait demandé pourquoi ils s’infligeaient cela, pourquoi ils organisaient cette rencontre avec une telle urgence, cela ne faisait que quelques mois, après tout, qu’est-ce qui pressait autant ? Mais Florent tenait au respect des étapes, du protocole, et puis il était curieux, si curieux de découvrir le monde d’Ava, les lieux de sa vie, de son enfance, les personnes qui comptaient pour elle et l’avaient élevée, les portraits du guide spirituel que ses parents avaient disposé un peu partout dans l’appartement, et dont Ava prétendait qu’il s’agissait de son grand-père, car elle trouvait cela incongru d’expliquer « sur la cheminée, dans le cadre, c’est le maître soufi de mes parents » à des Français qui n’y verraient rien d’autre qu’une dérive sectaire. Elle lui avait raconté ça, dans un rire léger, pour le prévenir de cette bizarrerie, l’une parmi toutes celles qui peuplaient son univers.

L’odeur aigre de sa propre transpiration lui parvenait par intermittence, ce qui le gêna. Il craignait qu’Ava s’en offusque. Pourtant, il n’était jamais dérangé par les senteurs qu’exhalait Ava, celles de son sexe, de son souffle, de sa peau, cette moiteur que la nuit laissait sur elle pendant ses cauchemars, quand elle se réveillait pour ôter sa chemise de nuit trempée, et essuyait ses seins trempés avec les draps. Que pouvait-elle avoir vu, dans sa nuit, pour connaître une telle inondation ? Il s’approchait d’elle, dans un demi-sommeil encore, et l’embrassait, doucement, avec tendresse, il l’enlaçait et se tenait contre elle, jusqu’à s’endormir, lové contre ce petit corps de femme, respirant les relents doux-amers de sa nuque, de son buste, de ses bras.

Ava composa le code de l’immeuble, lui fit traverser un hall d’entrée au joli carrelage mosaïque, lui fit traverser une petite cour pavée et puis sonna, à la porte de droite, au rez-de-chaussée. Elle se tenait debout nerveusement, et le sourire qui se dessina sur son visage n’était plus qu’une grimace crispée d’angoisse quand sa mère ouvrit. Florent n’avait pas imaginé Kiana ainsi. Elle ressemblait si peu à Ava. Elle était brune comme sa fille, petite comme elle, mais les points communs s’arrêtaient là. Florent remarqua les grands yeux ambres, coquettement maquillés et mis en valeur, il remarqua le bandeau dans les cheveux, les vêtements lâches et plissés, les dents trop en avant, le nez fin et busqué, les mains fines aux grandes bagues colorées. La fille n’avait pas menti sur la beauté de la mère, mais il avait imaginé cette beauté-là différente, il s’était figuré une Ava plus vieille, plus ridée, une Ava plus lourde, plus dame, aux cheveux grisonnants. Il ne s’était pas attendu à cette élégante femme à la peau claire, la voix suave, tatouée à l’avant-bras, au parfum de patchouli et à l’allure hippie, il n’avait pas cerné qu’elle était à ce point artiste, que son appartement n’avait l’air de rien, un labyrinthe sombre aux meubles trop nombreux, aux innombrables tapis sur le sol, aux murs décorés de centaines de tableaux d’art abstrait. Ava lui avait dit, oui, que sa mère était artiste-peinte, elle avait ajouté peintre, comme si elle craignait qu’on prit sa mère pour une peintre du bâtiment, une ouvrière chargée de repeindre des portes d’immeuble, ma mère est artiste-peintre, elle disait, et ajoutait diplômée des Beaux-Arts, à chaque fois, avec une insistance, qu’on se dise bien que c’était du sérieux, pas un truc de bonne femme dessinant des corbeilles de fruit le dimanche.

Kiana souriait beaucoup, Bienvenue Florent, entre, je suis ravie de faire ta connaissance, installe-toi, le père d’Ava ne va pas tarder, il travaille en ce moment, elle avait dit, et Florent s’était demandé en quoi consistait ce travail, de quelle activité lucrative il s’agissait, à quel endroit, dans quel bureau, et quelles modalités de rémunération. Chaque fois qu’il tentait de savoir, Ava haussait les épaules, il milite pour les droits de l’homme en Iran dans l’opposition au régime islamique, il organise des conférences sur le soufisme, et puis ils louent des appartements avec ma mère, elle disait, sûre d’elle mais tout à la fois évasive, il n’y avait pas de fiches de paie, pas d’horaires de bureau, pas de hiérarchie, c’était une façon de travailler différente dont elle ne cherchait pas à percer les subtilités.

Kiana lui demanda s’il voulait du thé. Et celui qu’elle lui servit, alors qu’il s’était installé sur le canapé, près d’Ava, le dos droit et les mains jointes, n’était pas particulièrement bon. Sa couleur brique, mise en valeur par le verre transparent, laissait pourtant espérer des arômes recherchés, mais c’était comme du thé Lipton, ni pire ni mieux, il en ferait la remarque à Ava plus tard. A quoi ça sert d’être Iranien et de boire du thé tout le temps s’il a un goût aussi banal ? Kiana lui servit un sablé de couleur brune, à la texture miellée et collante, qui fond sur la langue. C’est du sohan asal. Il n’avait jamais rien dégusté de tel et il se resservit, tandis que Kiana l’interrogeait, sur son travail, sur son quartier, sur l’ENA, sur ses parents, elle souriait beaucoup, ses dents toutes ressorties, et le regardait de ses yeux ambres qui le séduisaient malgré lui, des yeux que l’âge ne ternissait pas. Elle n’avait qu’un léger accent, une intonation un peu traînante, une hésitation dans le choix de certains mots, un léger flottement, mais elle ne commettait aucune erreur. Il lui fit la remarque.

-Comment se fait-il que vous ayez appris si bien le français?

– Beaucoup de familles, à l’époque de l’Iran pré-révolutionnaire, considéraient chic que leurs enfants apprennent à parler français, et fassent leurs études en France, avant de retourner vivre en Iran. C’est un peu ça, le schéma standard dans un certain milieu social.

-Ava m’a dit que vous aviez commencé à vivre toute seule à Paris dès l’âge de dix-sept ans, ça a dû être un choc.

Assise près de lui, Ava paraissait crispée, elle avait terminé son thé, l’avait reposé, vide, sur la table basse, noire avec des motifs façon estampe japonaise. Elle se triturait les doigts, indifférente aux multiples remarques lui sommant de mettre fin à cette manie enfantine dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. La présence de Florent dans cet espace si intime, son chez-moi depuis sa naissance, suscitait chez elle un vif malaise compte-tenu de la personnalité de ce compagnon si prompt à juger chaque chose. Elle savait qu’il examinait tout, l’appartement, la luminosité, la décoration, la superficie, sa mère, et classait selon cette dichotomie implacable, CSP+ CSP-, bon goût mauvais goût, elle s’était mise à observer la pièce avec ses yeux à lui, les yeux de Florent, et d’un seul coup, tout ne lui semblait qu’un assemblage d’imperfections et de laideur, une succession de dysfonctionnements à résoudre pour ne pas paraître trop pauvre ou trop étranger ou trop démodé.

– Ava ne t’a peut-être pas tout raconté. La première fois que je suis arrivée en France, j’avais onze ans, pas dix-sept. Si certains événements malheureux n’étaient pas survenus, je n’aurais jamais appris le français, ni été inscrite au lycée français Razi et au moment de la révolution, la famille serait allée s’installer ailleurs. En Californie, comme l’essentiel de la diaspora, ou en Angleterre, voire en Allemagne. En France, tu sais, nous ne sommes pas très nombreux, comparé à beaucoup d’autres pays du monde. C’est le divorce de mes parents qui a tout déclenché. Je te sers un autre thé ?

-Merci, je veux bien.

Kiana disparut dans l’étroit couloir menant à la cuisine dans un sourire, ce grand sourire tout en dents qu’elle lui offrait depuis son arrivée, ce sourire qui le fascinait, qu’il n’avait vu sur aucune femme avant elle, cette sexagénaire sans rides et sans un cheveu blanc, aux attaches fines comme Ava mais si différente d’elle pourtant. De la mère ou de la fille, il n’aurait su dire laquelle il aurait préféré si les deux avaient eu le même âge, concomitamment, s’il les avait rencontrées ensemble, si elles s’étaient trouvées devant lui, au cours de la même soirée, un soir d’hiver dans une cuisine. Vers laquelle serait-il allé ? Laquelle l’aurait davantage attiré ? La mère, ses yeux miels, son style bohème, cette charge sensuelle dans le sourire et dans la voix ?  Ou alors la fille, ses traits délicats, sa finesse enfantine, son élégance discrète, son visage si évidemment oriental ?

-Tout a commencé avec le divorce de mes parents, Ava a dû t’en parler.

La voix de Kiana se rapprochait depuis le couloir, et Florent la vit avancer, un plateau argenté à la main, qu’elle posa sur la grande table ronde, couverte d’une nappe blanche en dentelle qui lui rappelait celle de sa grand-mère hongroise. Oui, cette nappe en dentelle était profondément étrangère, autant que la peau hâlée d’Ava, que le parfum de patchouli de sa mère, que l’image du maître soufi encadrée au-dessus de la télévision, que ce grand tapis vermeille sur le sol, ce thé sans saveur qu’on lui servait pour la deuxième fois, et ce sentiment d’encombrement de l’espace, comme si cet appartement était enseveli sous un tas de trucs et de choses qui n’avaient jamais été jetées.

-Ce divorce était un cauchemar, dit-elle en se rasseyant sur le fauteuil de cuir noir.

Sa voix mélodieuse traînait, elle cherchait ses mots. Elle bafouillait, ce verbe qu’elle-même, Kiana, prononçait bafouer. J’ai peur de bafouer, disait-elle, consciente de sa maladresse quelquefois, et Ava ne la corrigeait pas, la laissait se tromper, pour une raison qu’elle ignorait, peut-être un embarras à les renvoyer à leur statut d’immigré, à ce décalage qui persisterait toujours, malgré les années.

-Imagine-toi des cris, des assiettes brisées, de la vaisselle saccagée, des scènes de disputes d’une horrible violence. Ma mère voulait partir, elle ne supportait plus mon père. C’était un homme très beau, très intelligent, mais il avait des failles. Il mentait, il ne s’intéressait pas à ses enfants, je peux même dire qu’il ne nous aimait pas, Masha et moi. S’il ne l’avait pas rejetée, sans doute qu’elle ne serait pas devenue ce qu’elle est. Ava a dû te dire que ma sœur était… très fragile psychologiquement. Elle a quelques problèmes mentaux.

Florent hocha la tête. Oui, Ava lui avait dit que sa tante était folle, schizophrène, qu’elle s’imaginait être suivie, harcelée, par les services secrets, la radio, la télévision, des espions imaginaires, qu’elle téléphonait des dizaines de fois par jour, pour émettre des théories loufoques, comme quoi sa mère n’était pas vraiment sa mère, comme quoi elle avait gagné au loto, comme quoi elle allait vivre au Etats-Unis la semaine prochaine, elle lui avait dit qu’elle avait peur de sa tante, Ava lui avait dit que sa tante l’avait déjà traitée de pute en public, elle avait dit Ava se prostitue avec des hommes et elle a accouché d’un chien, en public devant un tas de voisins, elle avait hurlé ça un jour sans raison. Un peu plus tard elle avait tenté de se suicider en se jetant dans la Seine, son chien dans ses bras, un soir de pluie, un soir de crue. Une autre fois, elle avait attaché son chien, un spitz nain, à un poteau avant de rentrer chez elle, une voix lui avait sommé de se débarrasser de lui. Ava lui avait dit qu’elle dépensait tout l’argent que Hengameh lui donnait chaque mois, elle le dilapidait pour acheter des cadeaux hors de prix aux vendeurs du quartier, des boîtes de chocolat Debauve et Gallet pour la caissière du Franprix ou des parfums Thierry Mugler pour le concierge de l’immeuble, qu’ensuite elle expliquait ne pas avoir suffisamment pour finir le mois et acheter ses cigarettes et réclamait des rallonges. Oui, Ava lui avait dit que sa tante la mettait si mal-à-l’aise qu’elle n’osait pas la regarder dans les yeux lorsqu’elles se voyaient, elle était convaincue que Masha la détestait, qu’elle lui jalousait cette jeunesse et cet éclat qu’elle-même avait gâché et perdu. Elle lui avait aussi dit que Kiana n’avait jamais cessé d’aimer sa petite sœur, qu’à son égard elle ressentait une culpabilité, une douleur qui lui brisait le cœur.

-Et puis aussi, il trompait ma mère. Je n’en sais pas beaucoup plus, mais pendant ses déplacements, il couchait avec d’autres femmes. Pour l’époque, un homme infidèle, ce n’était pas spécialement choquant, et je ne doute pas qu’il ait été très amoureux de ma mère. Mais c’était un coureur, il avait ce défaut-là, parmi beaucoup d’autres. Et ça, ma mère ne le supportait pas. Pour elle qui était si belle, ce n’était pas tolérable. Et puis, il était très colérique, il piquait des crises de nerfs pour rien, lançait des disputes au moindre prétexte. Ma mère n’en pouvait plus, elle l’a quitté. Elle a rencontré un autre homme, Nader, et elle l’a épousée, avec lui elle a eu deux autres enfants, Kourosh et Darius. Lui, il n’a pas supporté qu’elle divorce.

Ava s’enroulait une mèche de cheveux autour des doigts, fixait le tapis, elle craignait que sa mère ne s’épanche trop, que ce soit déplacé, de raconter l’histoire de sa vie dès la première rencontre, dès le premier rendez-vous, au lieu d’aborder des sujets généraux, faciles, la pluie le beau temps, le travail, les passions, les voyages, mais Kiana n’avait jamais été douée pour ce type de bavardage, elle trouvait toujours le moyen de faire bifurquer la discussion vers des considérations existentielles.  

-Moi, j’avais dix ans, dix ans et demi. Et à la rentrée, il fallait, comme tous les enfants, que je sois inscrite au collège. Mais voilà, l’autorisation du père était obligatoire pour qu’un enfant puisse être inscrit. Les enfants n’étaient pas scolarisés de droit, mais seulement si leur père le voulait bien. C’était l’Iran des années 1960, tu imagines. Bon, donc, mon père, mon père biologique, qu’à l’époque j’appelais Daddy, que ma sœur appelle toujours Daddy, n’a pas voulu signer mon inscription. C’était pour nuire à ma mère, moi il s’en fichait, mais il n’avait pas trouvé d’autre moyen d’épancher sa haine. Que je sache lire ou pas, écrire ou pas, ça ne comptait pas. Il a bloqué mon inscription dans tous les établissements du pays. La rentrée approchait, et aucun collège ne pouvait m’accueillir. Un seul établissement acceptait d’inscrire les enfants sans l’autorisation du père : c’était le lycée français Razi. Mais la condition pour y entrer, c’était de parler français, et ce n’était pas mon cas. Alors ma mère m’a envoyé étudier en France pendant un an, toute seule, dans une pension de jeune fille. J’avais dix ans et demi et je ne parlais pas un mot, je ne savais rien dire, aucun rudiment. Et me voilà propulsée à Paris, loin de ma famille, à l’institution de jeunes filles Gisèle Gay à la mairie des Lilas, avec des petites filles bien Françaises, sans pouvoir communiquer d’aucune manière. Tu visualises le choc ? Quitter la belle villa familiale, la grande piscine où je nageais tous les jours, les corbeilles de fruits et les sirops à la menthe, en veux-tu en voilà, à disposition, dire au revoir ma nourrice adorée qui s’occupait de moi, pour atterrir au sein d’une ville grisâtre, dans le dortoir collectif d’un internat morose ? Privée de mes plats préférés, confectionnés par le cuisiner de la maison, Ali Agha, avec du riz et des griottes, et des aubergines et des herbes en tout genre, tu verras, tu auras l’occasion d’en goûter, je te ferai découvrir la cuisine iranienne ! Dans ma pension, à la cantine, on mangeait du boudin. Du boudin ! Je ne pouvais pas penser que les Français mangeaient du sang de porc, mon Dieu, ce que j’ai pu être dégoûtée quand j’ai compris ce que c’était. Quand les autres fillettes quittaient les lieux, le week-end, j’étais la seule à rester là, dans la pension, avec Guila, une petite fille turque. Avec Guila, on volait des bonbons et des chocolats dans la confiserie au coin de la rue, le propriétaire nous laissait faire jusqu’à ce qu’il trouve qu’on abusait trop, un jour il nous a fini par nous réprimander, il a dit qu’il nous voyait depuis le début et que vraiment, on exagérait !

Florent sourit, en songeant à ces deux gamines occupant leur temps à de telles bêtises. Il peinait pourtant à visualiser Kiana enfant. Cette femme posée et élégante, à la gestuelle lente, semblait toujours avoir été adulte. Il ne décelait pas en elle cette enfant pétillante qu’elle décrivait, le calme qu’elle arborait ne paraissait avoir connu aucune turbulence.

-Il y a de bons souvenirs bien sûr. A onze ans, je devenais adolescente. J’admirais Catherine, une fille de l’internat, qui déambulait avec ses bas en nylon qui me rappelait ma mère, j’apprenais le français avec Pierrette, qui m’aidait à faire mes devoirs, c’était une bonne élève, et une gentille enfant, bienveillante. Ce n’était pas le cas de toutes. Brigitte Dulac, par exemple, je me souviens bien d’elle, une blonde très mince, elle me détestait, elle pensait que j’étais la chouchoute, parce que certaines des demoiselles qui s’occupaient de nous me prêtaient une attention particulière, à cause de la pitié que je leur procurais, à débarquer d’un pays si lointain, sans marque ni attache. Elle était arrivée une nuit dans mon lit et m’avait frappée à coup de brosse à cheveux. Une autre fois, l’une des institutrices, une femme sèche et très méchante, m’avait humiliée devant tout l’internat en passant dans les rangs et en brandissant mes socquettes blanches que j’avais salies la veille, à la récréation, en m’amusant pour la première fois à jouer avec les autres enfants, j’avais enlevé mes chaussures et j’avais couru en chaussettes, sans penser à mal, mais le lendemain, cette femme affreuse avait fait tout un discours sur la petite iranienne qui n’était qu’une sale cochonne avec ses chaussettes crottées, je m’en rappelle encore. Quelle humiliation, j’avais tellement pleuré. Mon monde de miel et de tranquillité oisive s’était écroulé pour de bon. Avant cela, la seule violence que j’avais connu, c’était les disputes de mes parents. Et là, tout à coup, j’étais confrontée à tout autre chose. Enfin. Tu voulais savoir comment j’ai appris le français, eh bien c’est comme ça. A la fin de cette année-là, je me débrouillais plutôt bien dans cette langue, cela avait pris moins d’un an pour que je parvienne à m’exprimer, à lire, à écrire, à pouvoir suivre les cours de mon niveau. J’étais prête pour Razi.

Florent tendit la main, reprit un morceau de sohan asal, les amandes croquèrent sous ses dents, un crac très sonore qui rompit le silence qui s’était formé autour du récit de Kiana, ce récit qui semblait encore l’émouvoir, malgré le passage des années.

-Tu devais être soulagée de retourner en Iran, et de retrouver ta famille, à la fin de cette année qui devait être très rude. Ça ne t’a pas fait un choc de les revoir ?

Kiana hésita. Les mots ne vinrent pas tout de suite, ses pensées et ses paroles s’entremêlaient, elle remontait cinquante ans plus tôt, explorait une parenthèse close depuis longtemps révolue. De Guila, de Brigitte, de Pierrette, de Catherine, des institutrices gentilles et des institutrices méchantes, elle n’avait aucune nouvelle. Aux lettres que Pierrette lui avait envoyées, elle n’avait jamais répondu. Venue vivre en France, pas une fois elle n’avait ressenti l’envie de retourner sur les lieux de ses onze ans. Les souvenirs restaient figés dans sa tête, sans que le présent ne s’y confronte.  

-Tu sais, c’est loin. Bien sûr, j’étais heureuse de retourner à Téhéran, mais pendant cette année, beaucoup de choses avaient changé. Mummy était enceinte, Kourosh allait bientôt naître, suivi par Darius. La vie avait continué sans moi, elle avait pris un nouveau tournant. Mon retour n’a pas été, comment dire, tellement remarqué. Il a fallu que je m’adapte, que je retrouve ma place dans cette famille recomposée, et que j’apprivoise ma sœur étrange, de plus en plus mutique depuis mon départ. Heureusement, ma nourrice Tooba était encore là. Elle marquait la seule continuité dont j’avais vraiment besoin. La plus belle période, c’est surtout après. Le collège et le lycée, le groupe de copines, les délires d’adolescente, les premières cigarettes, le premier amour qui fait souffrir, les rêves et les illusions. Je ne savais pas que tout allait s’écrouler, quelques années plus tard, que cette vie dans laquelle on se projetait, mes amies et moi, allait être détruite, de manière irréversible, et nous conduire à tout autre chose. Tu comprends ?

Elle se tut et ce fut le silence.

Ava leva les yeux du tapis, enfin posa son regard sur eux, sur son amoureux et sur sa mère, son père n’était toujours pas arrivé, sans doute en train de défendre une nouvelle cause, la persécution des bahais ou les prisonniers kurdes. Il ne fallait pas qu’ils soient en retard au restaurant, pour cette soirée de présentation de Florent avec la famille, préparée depuis des semaines, une soirée que Kiana avait tout de suite imaginée en grand, dans un restaurant chic, avec la moitié de la famille, Hengameh, Kourosh, Darius, et même Masha, avait-elle suggéré, jusqu’à ce qu’Ava fonde en larmes, non pas Masha s’il te plaît, Dieu sait ce qu’elle pourrait dire, quelles insultes elle pourrait cracher, qui traumatiseraient Florent et le ferait fuir pour de bon. C’était précipité, c’était trop tôt, trop récent, et si entre eux cela ne donnait rien, et si leur amour se soldait par un échec, un échec imminent, qu’en savait-on, ils ne s’étaient pas dit je t’aime encore, même pas je t’aime, même pas ces mots-là qui peut-être ne viendraient jamais, et si Florent était l’homme d’un seul amour, qu’après Elsa il ne serait plus capable d’aimer, s’amouracher oui, s’emballer oui, palpiter oui, mais aimer, non, pas forcément, elle avait des doutes, Ava, elle ne savait pas trop, alors n’était-ce pas prématuré, toute cette soirée en son honneur ?  

Florent posa sa main sur celle d’Ava, une main à la moiteur froide et âpre, vestige de sa sudation de tout à l’heure, peut-être aussi de son intimidation face à Kiana, à sa beauté ambrée, son Tu comprends interrogatif résonnant dans l’air, peut-être de son trouble face à la mélancolie d’une femme dont le monde s’était renversé cinquante ans auparavant.

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