21.

Elle est là.

Dans le jardin, assise sur un banc balancelle, assise près de Philippe Mendès, chevelure blanche et clairsemée, yeux d’un bleu translucide, nez large et épaté, ce nez Mendès caractéristique, de tous les frères. Le dîner est presque servi, la musique retentit déjà. La voix du DJ résonne, exhortant les invités à former des rondes autour de Shania et Dov, à les acclamer dans la joie. Florent avait oublié cette composante essentielle des mariages juifs. La danse, la musique, les serpentes formées par les corps aux mains nouées, déambulant en rythme puis se dispersant, frappant dans les mains, se séparant puis se retrouvant. Cette composante qui d’habitude le terrorisme, le crispe, le verrouille. Florent se sent happé par l’énergie du groupe derrière lui, par les rires qu’il entend dans son dos, par l’effusion provoquée par ces cercles tourbillonnants, il meurt d’envie de les rejoindre mais la pudeur le retient, il n’ira pas seul sans Ava, sans elle domine la crainte de se mêler à cette foule exubérante, de ne pas savoir comment bouger, de quelle manière se mouvoir, lui si mal-à-l’aise avec lui-même, avec ce corps d’adolescent trop rond devenu mince à force de privation.

Ava et Philippe se serrent sur le banc pour lui faire une place. Ava est détendue, les jambes croisées, elle écoute Philippe qui parle, qui raconte, qui s’anime, de sa voix grave, le timbre rauque d’un fumeur au grand âge. Pourtant il n’a plus quatre-vingt ans, Philippe, à cet instant près d’Ava c’est un jeune homme qui s’exprime, un dandy élégant dont on n’imagine rien des racines familiales, des origines polonaises dans le coin perdu de Novoradusmk, de la fuite de ses parents vers la Suisse à l’éclatement de la Guerre, de leur petit commerce de confection de vêtements, leur dénuement avant d’atteindre la fortune grâce à des investissements immobiliers intelligents. De lui ne transparaît qu’une assurance un peu snob, une vie parisienne aisée dans l’un des quartiers les plus chics de la ville. Des forêts de pin, de la rivière tarie, aucune trace dans les yeux cristallins de cet homme, non, aucun vestige dans ses mots d’esprit, son humour badin, cette galanterie charmeuse dont il use auprès des jeunes femmes. Florent s’assoit sur la banquette de bois, son genou contre le genou d’Ava, un genou rond marqué d’une cicatrice blanche, plus claire que la peau cuivrée tout autour. Je suis tombée au jardin d’Acclimatation quand j’avais huit ans, je courais et j’ai heurté une pierre, il y a eu des trombes de sang. Depuis vingt ans la trace est toujours là. Cette cicatrice, Florent la trouve disgracieuse, déjà que les genoux, en soi, ce n’est pas ce qu’il y a de plus beau. Ceux d’Ava ne sont pas fins, alors même qu’elle est si mince, c’est peut-être ce qu’elle a de moins beau, ses genoux. Mais elle n’a pas l’air d’y penser beaucoup, à ses genoux, à sa cicatrice, toute son attention est portée vers Philippe, elle a tourné son visage vers lui, le regarde de ses grands yeux noirs, un peu plissés par la concentration, sa bouche incarnat commente les propos du vieil homme, Ah oui ? C’est vrai ? C’est très intéressant. Il y a une sincérité chez Ava dans sa manière de s’intéresser aux gens et aux détails insignifiants de leur vie, qui l’étonne à chaque fois. Il se sent de trop, Florent, sur cette banquette pas faite pour accueillir trois corps, qui se balance trop lentement à son goût. Il se sent de trop, engourdi par l’alcool, par le parfum lourd des jasmins habillant l’air d’une longue traîne blanche.

-Le jeune énarque nous a rejoint. Toujours en poste au ministère ?  

Florent sourit. Depuis qu’il a réussi l’ENA, il a gagné du prestige auprès des frères Mendès, si obsédés par la réussite sociale, par les parcours brillants. Oui, sur ce coup-là, il avait surpassé tout le monde, en décrochant le meilleur concours, le plus prestigieux, au-dessus duquel il n’y avait rien. Il était allé au bout de ce qu’un parcours d’excellente peut offrir. Et s’il n’avait pas terminé dans les grands corps, cela n’enlèverait rien au fait que toute sa vie, il pourrait se targuer de cette étiquette-là, que personne ne pourrait lui enlever, jamais.

-Oui, toujours, je travaille sur les politiques de l’emploi.

-Aha, il y a de quoi faire. Mais la vraie politique de l’emploi, on la connaît. Quand on veut vraiment travailler, on trouve toujours. Il n’y a pas besoin de politique pour ça.

Il ricane, Philippe, heureux d’avoir lancé sa petite pique. Ava a décroché, elle n’écoute plus, elle s’en fiche. Le ministère elle n’en a rien à faire ; l’ancienne première de la classe, l’acharnée des bonnes notes, a laissé place à une oisive indifférente à toute notion de carrière. Elle avait aimé l’apprentissage, les concepts, la maîtrise des notions abstraites, mais le monde professionnel ne suscitait que son mépris, son désintérêt. Il la voit qui commence à partir, le regard en loin, qui n’écoute plus rien, qui le laisse déblatérer son couplet, sur l’ENA, la vie d’administrateur civil, le management de son équipe de dix personnes, les déplacements ministériels, les interventions du Président de la République, ce quotidien qu’elle partage en partie mais qui pour elle ne représente rien, un gâchis de temps, une aliénation, une contrainte née du capitalisme, une corvée à réduire à son strict minimum.

Il a rougi, comme à chaque fois qu’il doit parler de lui. Même maintenant qu’il occupe d’importantes responsabilités, s’exprime devant un public de cinq-cents personnes et tutoie des préfets, des conseillers d’Etat, même maintenant que tel Adrien Deume, il tente de franchir chaque échelon pour monter au sommet, l’enfant timide qu’il a été le rattrape et s’empare de lui, colore son visage, d’un pinceau au pigment écarlate, lui vole ses mots et fait trembler ses lèvres, même pour une conversation aussi anodine que celle-ci. L’enfant timide cherche à détourner l’attention de lui, à changer la conversation, à faire bifurquer le centre de la discussion vers l’autre, vers l’interlocuteur, des Et toi, des Et de ton côté qu’en penses-tu ?  Il tente de ramener Ava de son monde chimérique pour s’assurer de son soutien, de sa présence, il la tire vers lui, vers ce banc, vers ce mariage, vers cette musique entraînante qui les appelle, il lui hurle Aide-moi tu sais que j’ai besoin que tu m’épaules.

Quand ils sont tous les deux, Ava a besoin de jouer pour rester présente. On pense chacun à un personnage et l’autre doit deviner qui c’est. On fait un test de culture générale. La culture générale, elle adore, elle en profite pour bombarder Florent de questions de cosmologie auxquelles il ne sait pas répondre. Qu’est-ce que le boson de Higgs ? De quand date le système solaire ? Qu’est-ce que la théorie des cordes ? Quelle est la planète la plus proche du soleil ? Qui est le chat de Schrödinger ? Elle ne comprenait pas qu’il puisse vivre son quotidien sans se passionner pour les origines de l’univers ou la relativité du temps, elle ne saisissait pas qu’il ne soit pas travaillé par ces problématiques fondamentales et insolubles, qu’il les occulte au profit d’objectifs de carrière si limités, qui mourront avec lui. Elle lui explique ce qu’est une planète tellurique ou que Neptune est de couleur bleue, tente de lui résumer la théorie du big band et celle du big bounce, la théorie de la gravité quantique à boucles, elle râle parce qu’il n’écoute rien et ne veut plus jouer, parce qu’il dit on s’en fout de l’univers. Ava ne se lasse jamais de jouer, et quand elle ne peut pas jouer, elle pose des questions aux gens, c’est sa manière de se tenir éveillée au monde.

-Dites, Philippe, ça vous fait quoi d’être en Israël aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça fait d’être en Israël quand on est juif et qu’on n’y va jamais ?

Philippe secoue la tête, Florent observe la bouche aux dents mal agencées, sa bouche vieillie dont exhale la voix rauque et cassée, qui révèle l’âge de Philippe plus que tout autre chose. Eh bien ça ne me fait rien, mais alors, rien du tout, lance-t-il d’un ton égal, et Florent en tombe presque de la banquette qui se balance, sous l’impulsion des pieds d’Ava, c’est un coup dans son ventre, et ses cils battent, vite, trop vite, comme dans la cuisine quand il a rencontré Ava, ses mains deviennent moites, humides, un chamboulement physique dont la violence le surprend.  

-Rien ? Rien du tout ? Tu ne ressens rien à revenir en Israël ? Mais c’était quand, la dernière fois que tu es venu ?

Il y a ce groupe de filles près d’eux, ces filles en robes à strass aux talons compensés, ces filles vulgaires, pas assez élégantes, trop maquillées, et pourtant c’est auprès de l’une d’elles qu’il devrait vieillir. Il y a ce groupe de filles que Florent observe, les ondulations de leurs cheveux comme des stars américaines, une complicité riante et bruyante et des photos par dizaines, des boutades et des talons aiguilles enfoncés dans l’herbe terreuse du jardin. Il les envie, il les déteste, ces filles idiotes dont la vie semble si fluide, le rire si spontané, il voudrait tant être doué pour la joie, autant qu’elles le sont, qu’elles paraissent l’être. Il les déteste comme il avait haï Elsa, si souvent, pour son aptitude au bonheur, à ses odes à la légèreté, à sa gaité à toute épreuve, Mais enfin Florent la vie est belle essaie d’être heureux tu as tout pour l’être. Tu pourrais avoir un cancer, tu pourrais être à la rue, tu pourrais vivre dans un pays en guerre, pourquoi tu ne savoures pas ta chance ?  A-t-elle trouvé quelqu’un de joyeux pour l’accompagner le reste de sa vie, la suivre dans ses défis sportifs et savourer le quotidien sans se plaindre ?

-Je suis venu il y a une cinquantaine d’années, pour mon voyage de noces avec Emmanuelle. Depuis, jamais. Enfin voilà, qu’est-ce que tu veux que j’en pense. Si c’est pour voir des arbres et s’asseoir sur un banc dans un jardin, on peut très bien aller partout ailleurs dans le monde.

Ava se met à rire. De ce rire que Florent aime, un rire excessif qui contraste avec son allure frêle, un rire sonore, disproportionné avec ce qui vient d’être dit, une explosion. Oui, quand elle se décroche de son monde imaginaire, quand elle décide d’être là, Ava est du style bon public. Quelques mois auparavant, Florent l’avait emmené assister à la pièce de théâtre de Célia, avec Léon et Eve. Un vaudeville quelconque, pas si fin, pas si subtil, qui l’avait ennuyé au plus haut point pendant près de deux heures, le poussant à se demander pourquoi sa sœur, cette grande sœur qu’il avait tant admirée durant l’enfance, n’était pas plus exigeante avec elle-même, pourquoi elle n’avait pas passé une deuxième fois le concours de l’ENS où elle avait été sous-admissible, pourquoi elle ne cherchait pas à s’élever, à s’approprier son héritage juif, à rencontrer un homme ambitieux et instruit, à écrire des romans puisqu’elle en avait le talent, au lieu de perdre son temps à incarner des servantes sibériennes à l’attitude rustre dans des pièces de théâtre amateur. Ava, elle, avait ri de bout en bout, dans la salle le tintement de son rire retentissait, les quiproquos du mari trompé la faisaient chaque fois pouffer comme un enfant devant un spectacle de marionnettes. Là c’est pareil, elle triture ses cheveux en s’esclaffant, et Philippe n’en peut plus de fierté, alors il fait le coq, il poursuit, il en rajoute, il a quatre-vingt ans mais c’est pas grave, il est persuadé d’en avoir trente, trente et toutes ses chances de séduire cette jeune fille au rire facile.

Un mariage pareil, pour une gamine de vingt ans d’accord, mais Sophie – enfin maintenant on s’y perd, il faut l’appeler Shania du jour au lendemain et moi je suis trop âgé pour m’y retrouver – Sophie elle a quand même quarante-cinq ans, ou plus, je ne sais pas. Moi je trouve ça déplacé, mais enfin si ça la rend heureuse, pourquoi pas, je ne dis rien. C’est tout ce qu’il y a autour qui m’agace, son alia, l’alia de mon frère Alric et de sa femme, tout à coup tout le monde décide d’aller vivre en Israël, pourquoi on ne comprend pas. Ils n’y connaissent rien, à la religion. Mais rien du tout. Et maintenant, ils habitent tous à Tel Aviv, ils ne parlent pas un mot d’hébreu, mais alors pas un seul, et ils ne connaissent toujours rien aux fêtes, rien aux prières, rien à rien de rien, ce n’est pas comme si on souffrait à Paris, ce n’est pas comme si avec les vies qu’ils mènent qu’ils ont souffert de l’antisémitisme. Non, pas du tout. Moi c’est la motivation que je ne comprends rien. Peut-être qu’au fond, c’est pour trouver un mari qu’elles sont venues, Sophie et Anne, rien que pour ça. Sophie se marie et Anne, elle est enceinte, elle a quarante-six ans et elle est enceinte, elle a été inséminée, en Israël c’est facile, la natalité avant tout, faire des enfants juifs et peupler le monde, alors tu peux faire comme tu veux. Moi, je suis trop vieux, ça me dépasse tout ça.

Ava rit encore, sur la banquette elle gigote, elle se balance, plus vite, plus fort, et tous les trois sont propulsés en l’air vers l’avant, elle veut danser, elle veut se lever et les quitter, rejoindre les horas qui se forment, cette conversation la lasse, elle n’est plus d’humeur, elle balance les épaules, elle rit et elle bouge ses poignets, doucement, et ce geste fait chavirer Florent, ce geste lui rappelle qu’il a beau lutter quelquefois, il l’aime, c’est vrai qu’il l’aime, même si elle l’insupporte, il n’a jamais aimé une fille aussi complètement.

La musique a changé, s’est faite plus orientale.

Un tube arabisant.

C’est un signal, pour Ava, une décharge, sans un mot elle quitte le banc et se rapproche de l’espace dansant, de la zone éclairée par le DJ face aux tables du dîner pas encore servi, elle ondule les épaules et s’approche, comme aimantée par la musique, elle abandonne Philippe qui s’en va, et Florent qui aimerait la suivre, rejoindre avec elle le groupe d’hommes et de femmes bougeant en rythme, les pieds mobiles sur le sol, le corps souple. Malgré la succession des verres bus, malgré l’ivresse, malgré ce pays où tout est possible, où il ne connaît personne, aucun camarade énarque, aucun collègue du ministère, aucun chargé de mission, chef de bureau, adjoint au sous-directeur, sous-directeur, chef de service, directeur général, conseiller de cabinet ministériel, conseiller d’Etat, auditeur de la Cour des Comptes, inspecteur général des finances, inspecteur général des affaires sociales, malgré cette piste de danse où il peut donner libre cours à ses mouvements, avec celle qu’il aime, entouré d’une multitude d’inconnus, qu’il ne reverra jamais, de sa vie jamais, il ne parvient pas à lâcher prise.  Il en rêverait pourtant, d’imiter Ava, sa gestuelle spontanée, lui pourtant qui aime la musique, les concerts, la foule, il aimerait ne plus avoir conscience de lui-même, bouger ses pieds, ses mains, ses jambes, sa tête, comme ça lui vient, comme il en ressent l’envie, l’élan, parce qu’il aime danser oui, il adore, mais seulement quand il est seul, parfaitement seul, quand personne n’est en mesure de poser sur lui son regard.

Il s’est collé contre Ava et elle n’aime pas cela, qu’il l’entrave dans ses mouvements, elle le repousse, gentiment, mais elle le repousse, elle ne veut pas être une bouée de sauvetage, quand il lui prend les mains elle ne peut plus rien faire des siennes, mais elle en a besoin, pour lever les bras, pour tourner, pour ondoyer, se déhancher, secouer ses cheveux, pour s’imaginer sur la scène de ses rêves, propulsée dans une réalité différente, où il n’existerait pas, où personne aux alentours n’existerait. Il l’empêche de s’évader,  à se poster là, tout contre elle, ses mains agrippées dans les siennes, son ventre contre son ventre, à lui dire s’il te plaît ne t’écarte pas sinon je ne saurai pas quoi faire, tandis qu’elle se moque de lui, mais enfin danse, arrête de réfléchir et danse, mais il n’en est pas capable, le monde autour de lui le bloque, il tire Ava de la piste, il la traîne derrière lui d’un geste énergique, comme un enfant capricieux il l’amène dans ce coin de jardin qu’ils viennent de quitter, il ne veut pas la laisser profiter non, pas sans lui, il s’arrête près de la banquette où ils étaient assis, tous les trois avec Philippe et ses souvenirs, et le râle de sa voix grave. Maintenant c’est possible, maintenant qu’ils sont ici, cachés, maintenant que personne ne peut les voir, ni les apercevoir, maintenant ils peuvent danser, rien que tous les deux, comme chez eux, dans le salon de leur appartement parisien, quand ils s’amusent et rient ensemble sur les musiques qu’ils choisissent. Les jasmins exhalent cet arôme suave qui l’étourdit chaque fois qu’il inspire, chaque fois qu’il reprend son souffle.

Elle se moque de lui, Ava, mais elle n’est pas en colère, tout ce qu’elle veut c’est danser, ici ou ailleurs elle s’en fout. Il la regarde, qui l’aguiche de ses mouvements gracieux, qui en a aguiché tant d’autres avant lui, pendant ces soirées Sciences Po où il ne se rendait pas, pendant cette vie étudiante à laquelle il n’avait pas goûté, cloîtré dans son binôme studieux avec Elsa. Oui, cette fille dans sa robe orange, cette fille provocante qui ondule ses hanches, ses épaules et ses poignets, à laquelle il ne peut même pas reprocher d’être ivre, en avait ensorcelé beaucoup d’autres, elle en était fière, elle refusait cette honte qu’il voulait quelquefois lui accoler, en lui rappelant toutes ses conquêtes, tous ces garçons dans son lit, entre ses jambes, tu rigoles ou quoi, il n’y en a pas eu tant que ça, moins de dix, tu exagères, tu sors de quel monde ?

Moins de dix, peut-être, mais il ne serait jamais le premier homme de sa vie. Il l’avait rencontrée trop tard. Elle était la seule fille qu’il n’avait pas déflorée, toutes les autres étaient vierges avant lui. La seule fille qui avait connu plus d’expériences que lui. Qui ne se rappelait même pas du nombre de garçons qu’elle avait embrassé. Florent ne sacralise pas le sexe, non, ce n’est pas cela, mais il a une certaine conception de la femme convenable qu’Ava bouscule, en soutenant, corps et âme, que les hommes n’ont pas le monopole du désir, du pulsionnel, que tout est construction.

Où t’a appris à danser comme ça ? il lui lance, face à ses bras levés et son air malicieux, au sourire posé sur ses lèvres, qui ne lui est pas destiné, ce sourire offert à l’univers, l’univers en expansion accélérée à cause de l’énergie noire, comme elle dit, comme elle tente de l’y intéresser, comme il s’acharne à ne pas vouloir en entendre parler. Toute seule. Je ne danse pas très bien, tu sais. Je ne réfléchis pas, c’est tout. Prends exemple.

Il essaie.

Quelques pas, les poings serrés, un rire gêné s’empare de lui, Ava l’encourage, bravo, vas-y, il continue, kipa sur la tête, costume gris bien ajusté, chaussures italiennes à ses pieds, un peu à gauche, un peu à droite, il suit le rythme, pas d’erreur de ce côté-là, il a toujours eu le sens du rythme, il ferme les yeux, quelques secondes, pour ne plus voir, pour entendre, seulement, la pop israélienne qui retentit, ces mélodies chargées d’Orient si entraînantes, il continue, la même chorégraphie timide, Ava s’est tournée, dos à lui, elle s’est un peu rapprochée de la scène, de l’estrade où se trouvent les autres, le DJ et la foule animée, où le mariage bat son plein, des rondes et des rondes encore, les visages souriants, où tournent et rient tous ces hommes et toutes ces femmes, tous ces inconnus et ses quelques cousins, Philippe et Athena, Alric, Hélène, Shania, Eve et Léon, un désordre magnifique dans l’air chaud de Tel-Aviv, sous le ciel argenté.

Elle s’approche petit à petit, elle essaie de mettre fin à cet isolement ridicule de leur couple au fond du jardin, caché du regard des autres comme deux délinquants en cavale. Il pense à sa grande sœur Célia. Si seulement elle était là, pour le protéger comme lorsqu’ils étaient enfants, pour prendre les devants et lui dire quoi faire, pour le brusquer quand il le fallait et le soutenir quand il doutait. Elle n’avait pas voulu les accompagner, elle avait prétexté un désaccord politique, une désapprobation envers la ligne de Netanyahou, une gêne à se rendre en Israël en tant que juive, alors même qu’elle ne cautionnait pas les orientations du gouvernement, mais Florent savait bien qu’il ne s’agissait pas de cela. Célia ne voulait pas se rendre au mariage de Shania car Shania ne s’était pas déplacée à son propre mariage l’année précédente, c’est tout, ce n’était pas plus compliqué.

Tu viens ?

Elle continue d’avancer, la foule l’attire, et il la suit, il la suit en dansant, un pas à gauche, un pas à droite, et les poings serrés toujours, à la suite d’Ava il reparaît dans l’angle de la lumière, les arbres ne le cachent plus, quelques regards se posent sur lui, des regards anonymes qui ne s’attardent même pas, des filles portant des robes à strass, une de ces filles qu’il devrait épouser une, des filles juives comme lui, longtemps il s’était convaincu que sa rupture avec Elsa trouvait là sa cause, un sursaut du destin pour le remettre dans le droit chemin. Et puis Ava, au coin de cette cuisine, un soir d’hiver. Ava qui se déhanche devant lui, Ava et les torsions de ses mains levées très hauts, Ava si petite et sa taille si fine et ses fesses rebondies, moulées dans sa robe orange, trop moulées à son goût, mais il n’a pas voulu lui dire, pas ce soir, pour ne pas la vexer.

Il entre dans la lumière, un peu plus, il a monté les quelques marches pour atteindre l’estrade, il ne peut plus reculer, les autres sont là tout près, en train de rire et de danser. Florent voudrait continuer, oui, mais il sent la sueur qui perle et ses joues virer au cramoisi, au pourpre violacé, il voudrait continuer mais la sueur l’inonde, noie son front, sa chevelure, ses aisselles et son dos. 

Il s’arrête net.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s