20.

C’était l’hiver. Autour de la table dressée, Florent affichait une mine souriante, pour la première fois depuis des mois, pour la première fois depuis le départ d’Elsa. Il prit son temps pour annoncer la nouvelle. Ménager son effet. Laisser planer le doute. Et si Elsa était revenue, prête à renouer et à vivre avec lui ? C’était ce que redoutait Eve. Léon aussi, même s’il ne disait rien. Sa crainte à lui était ailleurs. Il redoutait que la rupture ait précipité son fils dans la pratique intégriste de la religion. Et si justement, il était venu leur expliquer ça ? Qu’il quittait tout. Le ministère, la carrière, l’après ENA, pour se lancer, corps et âme, dans l’étude du talmud ? Devenir rabbin. Oublier les femmes, la souffrance de l’amour, exalter cette culture juive qu’il tentait sans relâche de se réapproprier.

Florent se resservit. Une autre louche de boulette de matz dans son assiette creuse. Oui, il souriait, il n’avait pas arrêté de sourire. Son appétit était revenu, lui qui n’avalait plus rien. Depuis ce jour de juin où Elsa lui avait dit, les larmes aux yeux et l’air désolé, je crois qu’il faut qu’on arrête tu vois bien que ça ne marche plus, la nourriture le laissait indifférent. Il avait perdu le plaisir, la gourmandise, même ses plats préférés semblaient le dégoûter, le cholent, les aubergines farcies, les œufs à la juive, même les cheesecakes, il avait fondu, des kilos et des kilos en moins, ses joues s’étaient creusées. Eve ne reconnaissait plus son fils, ne le comprenait pas. Se mettre dans un état pareil pour une fille qui ne vous a jamais rendu heureux ! Qu’il se ressaisisse. Qu’il en séduise d’autres, il avait tout pour plaire, des filles il y en avait à la pelle, alors pourquoi se raccrocher à celle-là, alors que partout on en trouvait des filles, rien qu’à son cours de Talmud Torah, il devait y avoir, des tas filles, des ashkénazes comme lui, en quête de leur racine, ou d’autres, des chrétiennes en voie de conversion. C’était peut-être ce qu’il était venu leur dire. Oui la source de ses sourires se situait là, et ses yeux qui brillaient, son ironie retrouvée, ses piques espiègles, qu’il leur lançait, à elle et à Léon, cette inclination à tout critiquer, à posséder un avis sur tout, qu’il ne pouvait s’empêcher d’exprimer. Il avait trouvé le bonheur, enfin. Avec une fille comme lui. Une fille qui partagerait son Histoire, se reconnaîtrait dans les mêmes symboles, la menorah disposée sur l’étagère, la mezouzah clouée près de la porte, la Torah rangée dans un coin de la bibliothèque, le Schema Israël murmuré certains soirs, le son du chofar retentissant le soir de Kippour

En débarrassant les assiettes pour apporter le dessert, Eve ne put s’empêcher d’interroger son fils : « Alors ? » Elle devenait jeune fille quand elle s’adressait à Florent, un peu midinette, mimait une séduction dont elle n’avait jamais usé avec Léon.Son Et alors était un Et alors de jeune fiancée.

-Alors quoi ?

-Alors, tu as rencontré une fille, c’est ça ?

-Oui, c’est bien possible.

-Tu ne veux pas nous en parler ?

Encore une cuillère de boulettes, encore une gorgée de vin. Jouer avec les nerfs de sa mère, un peu plus longtemps. Lire cette pointe d’inquiétude au plus profond ses yeux ciels. Elle avait légué ces yeux-là à sa fille Célia, la grande sœur de Florent, elle avait offert en héritage la couleur, la forme amande, la rondeur du visage, la finesse des lèvres. Elle s’était perpétuée elle-même. Célia ne supportait pas sa mère, mais ne niait pas qu’elle lui ressemblait. Florent, lui, n’avait rien reçu de personne. Il était le seul, avec ses traits uniques, rien qu’à lui, sans partage ni ressemblance.

-De la fille que j’ai rencontré ?

-Eh bien, oui ! Dis-nous !

Oh, si seulement il pouvait la leur présenter au plus vite !

Eve s’imaginait déjà la recevoir à dîner, cette jeune fille à l’allure élégante que son fils aurait choisie. Brillantes études, forcément. Son fils énarque ne pourrait s’accommoder d’une simplette, mais enfin, il ne faudrait pas qu’elle lui fasse de l’ombre, il ne le tolérerait pas. N’était-ce pas ce qui avait précipité la chute avec Elsa ? Deux ambitieux, deux laborieux, cela ne pouvait pas fonctionner. Non, sa nouvelle conquête ne devait pas lui faire de l’ombre. Il lui en fallait une qui soit docile, douce, un brin soumise.

Oui, Eve imaginait. Une idée précise, un flash dans son esprit. Une fille grande, mince, rangée, classique. Une fille dont il serait fier, mais une fille sans vague, qui reste à sa place. Une élégance discrète. Oui, une déclinaison d’Elsa, une variante, facile à dégoter, une fille comme il y en a pleins, des filles qu’on croise et qu’on oublie d’avoir croisé, des filles qu’on pense reconnaître mais qu’on n’a jamais vu, des filles qui ressemblent à d’autres filles peuplant le monde à l’infini.

-Elle est très typée. Un indice : elle n’est pas juive. Un deuxième indice : elle n’est pas d’origine française.

-Ah oui?

Non.

Non, il ne l’avait pas dégotée au Talmud Torah, non elle n’était même pas convertie, non elle n’était même pas Française, même pas Blanche. Non, forcément, typée, ce n’est jamais typée Norvégienne ou Suédoise, sinon Florent ne l’aurait pas mentionné comme ça, il n’aurait pas dit très typée en visualisant une fille Nordique. Typée renvoie à autre chose, de plus pigmenté, de moins développé.

Léon ne prêtait aucune attention aux devinettes de son fils, s’activait autour de la table, posait les petites cuillères, apportait les bols, servait sa salade de fruits rouges et glace faite maison, vous m’en direz des nouvelles.

-Typée, qu’est-ce que tu veux dire par typée ?

-Vous comprendrez bien quand vous la verrez.

-Tu veux dire qu’elle est… noire ?

Il se mit à rire, Florent. Noire. Corps crispé, tendu à l’autre bout de la table, action suspendue, assiette à la main.

Noire.

Et si elle était noire.

Si elle était Noire, quoi au juste ?

Noire.

Le mot retentissait dans la pièce, et Florent haussait les épaules, goûtait le mélange fruits rouges, tranquillement.

-Non, elle n’est pas Noire.

-Asiatique ?

-Techniquement oui. Mais pas comme vous l’entendez.

-Arabe ?

-Non.

Jouissance du fils à torturer sa mère, délectation à jouer avec ses nerfs, pauvre maman, mixture touchante, entre dévouement et frustrations, intelligence et bassesses, petite maman, un jour inscrite dans une agence matrimoniale juive, à l’âge de trente-trois ans, pour rencontrer un mari qu’elle ne parvenait pas à trouver dans la vraie vie, et qui était tombée sur Léon, Léon Wilner, sur la page d’un catalogue. Mariage, deux mois plus tard, à l’hôtel Meurice. Mariage avec un inconnu pour oublier les déboires du passé. Le Séfarade baratineur qui s’était joué d’elle, l’homosexuel qui ne l’aimerait jamais autant qu’un homme. Un inconnu pour une nouvelle vie. Léon était stable, gentil. Eve avait trente-trois ans, il fallait bien construire l’avenir.

-Musulmane ?

-Oui.

La panique se renforça. Les yeux ciel s’écarquillèrent.

-Musulmane ? demanda-t-elle une nouvelle fois. Peut-être Florent se moquait-il d’elle, depuis le début de cette conversation, depuis son arrivée dans l’appartement, peut-être avait-il même planifié sa petite farce dans le train Paris-Versailles, le visage collé à la fenêtre regardant défiler le paysage, selon cet itinéraire qu’il connaissait par cœur, Clamart-Meudon-Bellevue-Sèvre-Rive-Gauche-Chaville-Rive-Gauche-Viroflay-Rive-Gauche-Versailles-Chantiers.

-Enfin, elle est Soufie davantage que musulmane. Et avant d’être musulmane, elle est iranienne. Ou Perse. Perse, c’est plus chic non ?

Elle était perdue, Eve, elle n’y comprenait rien, son cerveau s’était comme bloqué. Il n’y avait plus d’Elsa ni de Juive rencontrée au Talmud-Torah, pas même de Française, mais une Iranienne, une typée, musulmane, et soufie, ce mot qu’elle ne connaissait pas. Elle guettait le visage de son fils, les signes d’un fou rire imminent, d’un je t’ai bien eu haha, mais il n’y avait rien, non, cela n’était pas une blague.

-Iranienne ? Mais Iranienne des deux côtés ?

-Oui. Mais ce sont quand même des CSP+  

Une précision essentielle, pour lui, pour eux, il le sait, la catégorie socioprofessionnelle représente une donnée plus centrale qu’aucune autre, plus que la religion, la couleur de peau, le pays d’origine, elle est la seule à compter vraiment, à permettre de situer l’autre, en une fraction de seconde, sur une grille mentale façonnée par les diktats sociaux depuis l’enfance, une grille hiérarchique. Pourtant la crainte ne semble pas s’apaiser, l’esprit d’Eve reste encombré, il le sent, une inquiétude qu’elle expulse, une déferlante de questions.

Est-ce qu’elle pratique sa religion ?

Respecte le ramadan ?

Mange du porc ?

Boit du vin ?

Proche du Shah ?

Vraiment ?

Est-elle riche ?

Riche mais musulmane ?

Vraiment musulmane ?

Comme Latifa ?

La femme de ménage ?

La domestique voilée ?

Mais non, maman, commence-t-il, fier de lui, de son côté original, passer un an en Inde, six mois en Indonésie, ramener une copine iranienne, il leur en fait voir de toutes les couleurs à ses parents, il les bouscule, il les empêche de devenir de simples retraités pétris dans leur routine et leurs petites habitudes, il vient chambouler tout ça, tout ce train-train ennuyeux dans lequel ils pourraient se vautrer. Il s’est mis à raconter Ava, d’un angle biaisé, univoque, il s’est mis à la décrire comme s’il la vendait, tel un produit de luxe, haut de gamme, collection privée. Il évoque la grand-mère et ses sacs Chanel, l’oncle Darius déjanté et provocateur, les couverture de Vogue et de Elle, les pubs pour Cartier,  l’oncle Kourosh et ses études à l’école Centrale, Kiana et les Beaux-Arts, oublie tes clichés sur les musulmans maman, non ce n’est pas comme Latifa, ce sont des immigrés éduqués, ces gens-là, des immigrés fortunés. Aucun risque de communautarisme, ils ont même un appartement à Deauville, ils sont comme nous maman, ils sont plus Iraniens que musulmans, ils sont plutôt Perses, avec leurs superstitions, avec le zoroastrisme, avec leur fête bizarre du nouvel an, n’aie pas peur maman. Oublie tout de suite révolution islamique, la théocratie, le guide suprême, les mollahs, la charia, le chiisme conquérant, la bombe nucléaire, oublie. Pense plutôt à  la couronne de Farah Diba, aux yeux verts de la princesse Soraya, à Marjane Satrapi et à Persépolis. Et puis elle a fait Sciences Po, elle est avocate, elle est intégrée, pleinement, aussi intégrée que nous.

Il n’en finissait pas, Florent, de rassurer cette femme épouvantée, éloigner le spectre de l’intégrisme, du terrorisme, du voile et du tralala de préjugés, sa pauvre maman qui rêvait d’une vie simple pour ses enfants, une vie heureuse, saine, accessible, loin des métissages compliqués, des unions mixtes incertaines, du choc des cultures.

-Quand même. Iranienne. C’est que tu choisis de te mettre dans des situations compliquées, toi.

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