19.

La scène, Shania Mendès sous la houppa fleurie aux côtés de son époux, émeut Florent aux larmes. Il se sent bien ce soir, vraiment bien. Dans ce jardin sublime à la végétation généreuse, dans la chaleur enveloppante du climat oriental, Florent peut souffler, ses angoisses se dissolvent, celles qui le hantent, grignotent ses nuits. Il n’y pense plus, ses peurs se dissipent, celles liées à sa carrière et à sa réussite, cette ambition folle qui depuis l’enfance l’étreint. Émotion de voir Shania si belle, ses cheveux lustrés saisis dans un haut chignon, ses rondeurs retenues dans une cascade de dentelle blanche. Elle tourne sept fois autour de son époux, lui casse un verre. L’air entraînant de Mazel Tov retentit, les épaules des filles se déhanchent, s’enroulent et ondulent, une vague gracieuse traverse leur corps, les hommes en kipa frappent dans les mains, chacun court, se précipite vite vite, entourer Shania et la féliciter, l’embrasser et l’embrasser encore, la couvrir d’amour, et de sourires. Florent s’approche à son tour, d’un pas plus lent, plus mesuré, la main Ava dans la sienne, couple soudé ils avancent vers la mariée, étourdie par cette ronde chaleureuse, par ce défilé d’invités. De près sa beauté est érodée, son maquillage paraît plus lourd, le hâle de sa peau trop forcé. Merci d’être venu, mon cher cousin, ta fiancée est magnifique.

Sensation de bien-être, oui, avec ces petits fours à profusion, et cet open bar, un autre verre, et encore un, un autre encore, un cocktail, du champagne, il ne conduit pas ce soir il en profite, déjà il se sent ivre, Ava le remarque mais face à elle, il nie. Elle est jolie ce soir, robe orange, bandeau dans les cheveux, elle a voulu insisté pour être prise en photo avec lui et la poster sur les réseaux sociaux, une lubie, sans au moins une photo ensemble, notre couple ne paraît pas crédible, elle avait dit, cela lui avait pris hier, à peine sortie du taxi, après les heures de son interrogatoire, ces heures qu’elle qualifie d’éprouvante. Il n’y a aucune trace de moi sur ton profil, sur ta page on continue à tomber sur la face du singe. Le singe, c’est ainsi qu’elle désigne Elsa. Il percevait la haine dans sa voix, cette violence à peine contenue, qu’il avait d’abord provoquée peut-être, par sa maladresse, mais contre laquelle il se sentait désormais impuissant. Elle avait évoqué le singe tandis que le véhicule venait de s’arrêter, devant leur appartement en plein Florentines, le quartier underground, ancienne zone populaire transformée en quartier branché et haut lieu de l’art urbain, entre bars à la mode et graffitis sur les murs. En bas de leur immeuble se trouvait une poubelle géante cernée d’une traînée de chats errants. Ce fut la première chose que vit Ava, la première chose avec les tags, slle ne verbalisa rien mais sa déception était bien visible, presque comique tant elle n’osait rien dire, de peur de se faire traiter de snob, de bourgeoise sans aucun sens de l’aventure. Mais Florent lui promit qu’elle aimerait Tel Aviv. Dès ce matin, il l’avait emmenée en balade, sous ce soleil brûlant qu’elle avait tant espéré. Il s’était promenée avec elle, il lui avait fait aimer la ville, le charme de Neve Tsedek, l’ébullition du marché de Shoukapish Pishim et le luxe de l’avenue Rotschild. Mais c’est ce soir qu’elle semble enfin heureuse, comme si un voile de méfiance, persistance depuis son arrivée en Israël, s’écartait doucement de son visage. Ce soir, elle rayonne. Les frères Mendès l’ont couverte de compliments. Elle leur a tapé dans l’œil, depuis la première fois qu’ils l’ont vue à l’occasion d’un goûter familial chez les parents de Florent à Versailles, une de ces réceptions comme ils aiment en organiser. Elle était arrivée en retard, elle portait une robe bleu roi, il s’en souvient de cette couleur, bleu roi, une teinte flatteuse sur sa peau brune, dorée par son bronzage. C’était en mai. Une chaleur, vive et accablante, une chaleur comme seule Ava peut les supporter. Elle était entrée, timide, ou bien était-ce son jeu, une attitude de toute pièce forgée. Il n’aurait su dire. François Mendès s’était tout de suite levé. Évaporée la fatigue de ses quatre-vingt ans. Il s’était hâté vers elle, l’avait saluée, une emphase théâtrale, Je comprends l’attrait de Florent pour les Indes. Elle avait été flattée, Ava, elle avait ri, même si elle n’était pas Indienne et qu’elle se trouvait trop claire pour avoir l’air d’en être une. Et tout à l’heure, dès son arrivée sur le site de Beit Hanan, c’est Alric, le frère cadet, qui s’était exclamé en la voyant voici enfin celle que j’attendais… et elle avait souri encore, un sourire de reine, comblée dans sa quête, dans son besoin de susciter l’admiration, de provoquer le désir. Elle était comme ça, cela faisait partie d’elle, elle ne changerait pas. L’envie de séduire, de soumettre l’autre à son pouvoir, ne la quittait pas. Pas totalement. Dans aucune circonstance. Elsa était différente, son obsession n’était pas la même, elle n’était pas tournée vers les autres, vers leur conquête, mais vers elle-même, son reflet devant la glace, son idéal de maigreur, la ligne fuselée de ses jambes, ses omoplates creusées et son visage émacié aux cheveux très courts. Seule comptait la perfection d’un corps qu’elle voulait svelte à l’excès, les formes aplaties, cordes tressées autour de ses seins, attachées dans son dos, pour écraser la mollesse d’une féminité encombrante, cheveux coupés très courts, l’exaltation d’un fantasme androgyne.

Elle s’est éclipsée, il ne la trouve plus. Elsa, où es-tu ? pense-t-il en la cherchant, avant de se corriger. Ava. Pas Elsa. Si tu te trompes c’est que tu l’aimes encore. Mais elle se trompait. Il n’avait jamais aimé une femme autant qu’Ava. C’était une question de peau, une question de désir. D’attirance, d’attraction. Le corps d’Ava le rendait fou. La première fois qu’ils sont allés au cinéma ensemble, il se rappelle, elle lui avait caressé le torse, lentement, juste ça, juste ses mains sur ton torse, allant et venant, il avait cru devenir dingue, il se rappelle oui, de son sexe sur le point d’exploser, cette crainte d’une jouissance immédiate, qu’il n’aurait su retenir. Si la salle n’avait pas été aussi pleine, s’ils n’étaient pas cernés par d’autres spectateurs, il l’aurait déshabillée, juste ce qu’il faut, et se serait introduit en elle, il n’aurait pas su se contrôler, il le sait, c’était la première fois de sa vie qu’une telle fièvre l’avait saisi, un tel élan à entrer et à se déverser dans un corps.

Elle n’est plus là. A tous les coups elle s’est fourrée dans un recoin isolé où personne n’ira la trouver. Chat solitaire, elle était coutume de cette attitude-là, guettant le meilleur endroit où se planquer, pour fuir la foule et les conversations, s’évader dans son monde à elle, son monde imaginaire, où elle s’inventait une autre vie. Sans doute a-t-elle bu. Ava ne boit jamais, elle ne sait pas boire, elle ne savoure pas l’alcool comme les Français savent le faire, avec son repas, dégustant chaque gorgée. Ava boit comme une étrangère, elle boit pour l’ivresse, pour le lâcher prise. Elle devient lascive, elle devient sexuelle, offerte et libérée, et il la déteste ainsi, il déteste cette langueur de femme fatale. Il la veut policée, fillette mignonne et poupée sage.

Elle n’est plus là. Où est-elle ? La soirée abonde de filles, des Juives comme il aurait voulu en rencontrer, des jolies filles dont certaines célibataires, avec lesquelles fonder un foyer, dans le respect de sa culture, de son identité, de ses traditions. Mais lui non, il cherchait la seule Iranienne présente dans ce lieu, il n’y avait aucune logique dans ses choix, dans ses actions, mais qu’y pouvait-il s’il était tombé amoureux d’elle ?

Il tangue un peu.

Sa mère lui sourit. Brushing de ses cheveux gris par une coiffeuse de Tel Aviv, rouge-à-lèvres appuyé, collier de perles autour du cou, scrutant avec attention les invités et les lieux, déposant ce regard curieux sur chaque chose, ce regard alerte qu’elle a légué à son fils. A ses côtés, son père porte une kippa blanche sur son crâne chauve, lui l’athée, il s’y est résolu. Il filme et photographie les gens, les tables,les arbres et les fleurs, il filme avec son smartphone, ne perdu rien de ce qui se déroule, comme s’il était payé pour ce reportage, comme s’il avait des comptes à rendre. Florent les observe. Tendresse mêlée de sévérité. Il reste à distance, ne s’approche pas pour leur parler, il n’a pas la force, il est trop ivre, il cherche Ava. De loin sa mère lui semble plus jeune, le noir l’amincit, il aimerait la trouver belle mais n’y parvient pas, Eve n’est pas belle, il le voit, qu’elle est trop grosse, qu’elle manque de coquetterie, que contrairement à d’autres femmes de son âge, elle n’a jamais tenté de ralentir les ravages du temps, de dissimuler ses rides, en les gommant, en les tirant, n’a jamais teint ses cheveux blancs. Il aime sa mère, il l’aime follement, mais il a honte d’elle quelquefois, une honte qui le saisit face aux autres, qui l’habitait face à Elsa. Il se rendait bien compte, oui, que ses parents ne faisaient pas le poids face aux siens, ils n’étaient ni grands, ni minces, ni sportifs, indifférents à leur apparence.

Tous deux lui souriaient, un sourire large, bienveillant. Léon orientait son smartphone vers lui, allez ouistiti hihi, sa mère lui adressait un signe pour qu’il les rejoigne, mais enfin ne reste pas planté là. Et Ava alors, elle est où Ava ?

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