18.

Ava a perdu l’espoir. Les larmes coulent sur ses joues. Florent l’a fait asseoir sur ses genoux comme un enfant, elle cale ses fesses contre son ventre, pour sentir sa chaleur plus fort, pour ancrer cette étreinte, elle essaie de se convaincre que ce n’est pas grave, qu’il y aura bien une issue.

Libération.

Centre de rétention.

Retour à Paris.

Quelque chose forcément.

C’est peut-être une technique, pense-t-elle, les épuiser avant de la réinterroger, au milieu de la nuit, lui reposer les mêmes questions pour vérifier si ses réponses diffèrent, sous l’effet de la faim et de la fatigue, du froid et de la peur. Il existe tant de moyens de faire craquer quelqu’un. Avait le sait, elle a entendu tant d’anecdotes, dans la bouche de Kiana et Mostafa, sur les méthodes de la Savak au temps du Shah, ou celles des Pasdarans[1] sous la République Islamique. Les privations de sommeil, les chantages, les simulations de fusillade, elle a entendu tant de récits de l’horreur, d’histoires de vies brisées, elle connaît les dons de l’esprit humain pour imaginer des moyens d’infliger la souffrance, de distiller la crainte.

Ava est prête à se résigner, advienne que pourra, glisse-t-elle à Florent, qui continue à lui assurer qu’il n’y a rien à craindre, qu’il faut seulement attendre, pauvre petit chou si fragile qui s’inquiète pour tout, les mains jointes autour de la taille d’Ava, des baisers déposés sur sa nuque, pauvre petit chou, comme s’il n’était pas concerné, comme si elle venait de se réveiller et lui racontait un cauchemar, et qu’il l’écoutait avec attendrissement sans se sentir touché lui-même.

Ava reprend la chronologie des événements, depuis leur arrivée jusqu’à cette attente aux couleurs d’infini. L’avion, de la compagnie El Al, a atterri à 17h30. L’interrogatoire d’Ava a débuté aux alentours de 20h. A 20h45, l’homme lui a fait comprendre qu’elle serait libérée, d’ici quelques minutes. A 21h30, un agent est venu récupérer le passeport, et le visa, de Florent. Il est 22h et ils patientent encore, captifs de cette zone vidée.

22h10.

Combien de temps encore ?

Les hypothèses fleurissent dans l’esprit d’Ava. Elle pense, Ils ont découvert pour Baalbek, ils ont appris, on ne sait comment, qu’on est allé visiter les ruines antiques un après-midi de ce site romain un jour de canicule, ils ont eu des renseignements sur le sujet, et ils ont compris que j’ai menti, oui ils ont découvert, pour l’ambassade, pour les empreintes digitales, pour la carte d’identité que j’avais oublié que je possédais, et maintenant ils interprètent, ils en déduisent des choses.

22h20.

Va-t-on la transporter quelque part ou va-t-elle passer la nuit ici, la tête posée sur les genoux de Florent ? N’y a-t-il pas des règles, un corpus de pratiques, qui doivent s’appliquer à son cas ? Doit-elle se manifester, essayer de trouver quelqu’un ? Cracher à la figure de la grosse gardienne ? Courir dans les couloirs, s’échapper ? Un bâillement.

Non, elle n’a pas la force, pas l’énergie, elle est trop fatiguée, elle a trop froid, sa gorge est douloureuse, il y a ce goût dans sa bouche, ce goût quand elle avale, qui surgit quand elle tombe malade, au début, à cause d’un virus, ou du froid, de la climatisation violente, il est là, le relent abject de la déglutition.

22h30

Que vérifient-ils ? Depuis une heure et demi, que font-ils ? Quelles sources d’information fouillent-ils ? Google ? Facebook ? Elle est jeune, Ava, sa vie est d’une banalité folle, elle lit des livres, regarde des films, achète du rouge-à-lèvres chez Sephora. Son passé est ennuyeux. Elève appliquée obtenant les félicitations du conseil de classe chaque trimestre de sa scolarité, elle occupe un poste aride au sein un ministère, dans la droite ligne de son parcours lisse d’étudiante appliquée, consciencieuse mais pas ambitieuse. Elle n’a aucun engagement associatif, mis à part ces quelques dons à la SPA, et le partage d’articles, de temps à autres, sur l’urgence écologique et les violences sexuelles, sur les réseaux sociaux. Ava est un pur produit de son temps. Alors, sur quoi enquêtent-ils ? Quel résultat espèrent-ils ? Pensent-ils trouver, tout à coup, au milieu de tout cela, une tribune d’apologie du terrorisme ? Une pétition en faveur du peuple palestinien ? Que cherchent-ils, que forcément, ils ne trouveront pas ?

22h40

Advienne que pourra, se répète-t-elle, une rengaine en boucle, une incantation, les yeux au sol, murmure ininterrompu, Advienne que pourra, elle veut tuer l’homme quand il s’approche, une poussée de violence, les poings serrés, c’est lui cette fois,  son homme, son homme à elle, pas un autre, pas un spectre pâle et transparent, c’est lui, qui s’avance, désinvolte, détendu, le pas dansant, elle se redresse, Florent, se lève tous deux accourent vers lui, une précipitation qui leur échappe, chiens surgissant à la vue de leur gamelle. Il est là, il sait tout d’elle, de son visage, de sa voix, de son corps nu sous la robe à motifs, des doigts rongés par la peur et l’angoisse, la peau arrachée, la chair dénudée, déchiquetée autour des deux pouces, il sait sa gêne, ses hésitations, ses voyages, ses ignorances, le code du cadenas de son airbnb, il sait tout et il est là devant elle, les joues brunes et le corps vaste, il ne peut tout de même pas la croire dangereuse, il ne peut tout de même pas la laisser là.

Eh bien je suis désolé, vraiment désolé, mais il y a un très gros problème avec votre dossier.

Elle avait oublié son accent, ses r roulés, Verry big prroblem, ses mots déformés, elle avait oublié cette prononciation maladroite, mais cette fois c’était clair, pas de doute, pas d’ambiguïté sur les propos, ni d’incompréhension à soulever, comme avec le mot Stream, plus difficile à décoder. Verry big prroblem, que l’élocution soit bonne ou non, cela n’a rien de mystérieux, rien d’énigmatique. Ava sent son cœur exploser.

What ?

What do you mean ?

L’homme prend son temps.

Détendu toujours, sûr de lui toujours, rien ne paraît le presser, comme si c’était plaisant de passer sa soirée ici, à l’aéroport Ben Gourion, comme si cela avait son charme. Si ça se trouve, le type est seul, désespérément seul, il n’a rien de mieux à faire que de passer ses vendredis soirs dans son bureau glauque d’une zone glauque de l’aéroport à faire traîner les dossiers des voyageurs pour faire durer le plaisir, est-ce vraiment impossible ? Sa cheffe à elle, Laure, n’est-elle pas une adepte du présentéisme, et Florent lui-même ne quitte-t-il pas le bureau à 23h, alors qu’il n’y a rien d’urgent à faire, rien d’essentiel à rendre, juste pour se prouver qu’il est un garçon très travailleur, un ambitieux qui ira loin ? Ou bien est-ce autre chose, une aventure avec la blonde, une passion consommée tard dans des locaux de l’aéroport ? Peut-être que sa bonne humeur vient de là, cet air bonhomme, bienveillant, alors qu’il est en train de leur annoncer le pire.

Mais non je plaisante.

Il ouvre ses mains gardées closes, qui s’ouvrent sur leurs deux passeports. Il se met à rire, et Florent se met à rire, et puis Ava aussi, ils rient ensemble, tous les trois, et Ava ne sait pas pourquoi elle rit, si c’est parce que c’est drôle ou si ses nerfs lâchent, si la tension s’expulse, sous la forme d’un rire, d’un rire pour balayer les cinq heures d’attentes, balayer la fatigue, le froid et sa pulsion de colère, si dense entre ses poings, un rire aux accents hystériques qu’elle peine à arrêter.

Bonnes vacances, profitez d’Israël, Florent et Ava, dit encore l’homme, avant de repartir, ce type chauve et massif, qu’elle ne reverra plus et qu’elle n’a pas envie de revoir, qui couche peut-être avec la blonde, comment savoir. Elle réunit ses affaires, libre enfin, Florent lui tend le bras, ils quittent la salle, celle des suspects et des parias, Ava pense à sa valise, pense au taxi qu’ils doivent prendre, au cadenas du airbnb, aux médicaments qu’elle ne doit pas oublier de prendre, elle a tout cela en tête, quand la gardienne les interpelle, Oh, attendez, où est-ce que vous allez comme ça, vous avez récupéré vos passeports ? elle les pense encore captifs, l’idiote qui a un train de retard, et Ava, Yes, elle se délecte de ce Yes, sourire triomphant aux lèvres, tandis que la femme lui lance un regard torve, Even you ? lui adresse-t-elle, à elle seule, Even you ? comme probabilité inconcevable.

Yes, even me, lâche-t-elle, sans s’arrêter, sans même ralentir son pas, ce vent léger dans ses semelles usées, ignorant les deux orbites tordues, les cheveux mous et la voix sèche s’offusquant Even you ?


[1] Gardiens de la république islamique

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s