16.

Presque un regret en quittant la petite pièce, le tabouret, la blonde et l’homme, presque un regret d’en avoir fini avec lui, ses questions, ses pièges, presque un regret de mettre fin à cet étrange lien. Presque une hésitation en pénétrant dans la salle, où personne n’attend, personne à part Florent. Il lui sourit en la voyant avancer, hésitante dans ses espadrilles noires et sa robe orangée, le teint pâle, l’air lessivé par un effort trop lourd. Il se lève et l’embrasse, l’attire contre son corps, réchauffe ses bras gelés par cette absurde climatisation. Il se colle contre elle, si près qu’elle peut sentir le début de son envie durcir contre sa cuisse. Ava se laisse aller, quelques instants, à cette étreinte chaude et aimante, puis s’en détache, et lui lance, du défi dans la voix. Pour moi c’est terminé, ça va être à ton tour. Elle s’avachit sur son siège, écarte son sac beige en attendant le retour de l’homme, qui viendra cette fois chercher Florent, lui faire subir ce qu’elle a subi, l’inonder de questions.

Non non. J’ai récupéré mon passeport au moment où tu as commencé ton entretien. Et regarde, voilà mon visa.

Il lui un rectangle imprimé où figure sa photo, l’heure de délivrance, et un tampon au dos. Il est indiqué que Florent Wilner est habilité à rester sur le territoire israélien jusqu’au mois de septembre, sans permis de travail.

Il a le sourire aux lèvres, Florent, un sourire qu’Ava n’aime pas du tout, un sourire qui veut dire Tu vois depuis le début c’est toi qui pose problème, ce n’est pas à cause du Liban, mais à cause de ton origine. C’est parce que tu t’appelles Ava Fatima Mohandessi, et pour aucune autre raison.

Ava s’empare du visa, le tient fermement dans sa main, elle essaie de digérer ce qui s’est produit. Au moment où l’homme l’accablait de questions, l’interrogeait sur ses parents, son rapport à la foi, l’adresse de ses hôtels et ses précédents voyages, Florent obtenait le droit de s’en aller. De récupérer sa valise, quitter l’aéroport, rejoindre son logement, prendre un verre en terrasse, se promener sur la plage. Florent était libéré au moment même où l’enquête à son propos débutait.

Mais c’est injuste ! s’exclama-t-elle, sans réussir à masquer l’émotion qui la submergeait, se bloquait dans sa gorge, humidifiait des yeux.

N’étaient-ils pas ensemble durant leur voyage au Liban ? N’étaient-ils pas ensemble, à Beyrouth, à Byblos et dans le Chouf ? Florent n’avait-il pas été aussi susceptible qu’elle de croiser des drapeaux du Hezbollah ? N’avait-il pas été l’instigateur de ce voyage? Et de leur excursion à Baalbek ? En quoi les faits et gestes d’Ava méritaient-ils d’être scrutés, vérifiés, examinés, tandis que ceux de Florent, à ses côtés partout, ne suscitaient aucune méfiance ? N’avaient-ils pas acheté leurs billets ensemble ? N’étaient-ils pas logés aux mêmes endroits ? Ne se rendaient-ils pas au même mariage ? N’était-il pas son partenaire pacsé, son futur époux? Leurs destins n’étaient-ils pas unis ? Alors pourquoi une distinction si forte entre leurs deux traitements ?

Assise sur la chaise, Ava ressent. Ce qu’elle veut nier. Ce qu’elle oublie. Sa différence. Sa différence encombrante. La mélanine de sa peau. Cette concentration de pigment qui la rend mate. Ses épais sourcils, broussailles noires et sauvages. La connotation étrangère de son nom. Le poids de la traversée de sa famille. Cette fuite et ce nouveau départ. La boutique de laverie, embuée d’un air humide et chaud, où elle lisait Tistou les pouces verts le soir en attendant que ses parents ferment. L’accent de sa famille. Celui de son père. Celui de sa grand-mère. Celui, léger, qui teinte le phrasé de sa mère. Cette confusion entre les le et les la, les un et les une. Les maladresses d’expression. Ce plat est très délicieux. Je ne suis pas censée de savoir. Elle entend ce mot dans ses oreilles, ce mot qu’elle déteste et auquel elle ne s’assimile pas, qu’elle rejette, qui ne la concerne pas, qui lui paraît extérieur à elle. Immigrée. Immigrée d’un pays extra-européen. Mauvaise immigrée. Dont on ne veut pas, dont on on est envahi. Ni Suédoise ni Danoise ni Allemande. Ni très riche, ni très chrétienne, ni très blonde. Une immigrée, pas une expatriée. A cet instant Ava n’est plus celle qu’elle pense être, qu’elle a tout fait pour être, pour incarner, pour revendiquer, quitte à en faire trop, quitte à agacer. Elle n’est plus une bourgeoise des quartiers chics parisiens, passionnée de parfumerie fine et de cinéma de genre, lectrice compulsive et nièce d’un photographe célèbre. Le vernis s’écaille, celui de cette identité forgée à contre-courant des stéréotypes et des préjugés dégradants qu’on accole spontanément aux gens qui lui ressemblent, aux hommes et aux femmes trop bruns aux noms trop orientaux. A cet instant elle se voit comme les autres la voient, comme le Shin Bet la considère. Une descendante d’immigrée, de culture musulmane, originaire d’un pays dangereux.

Ava serre si fort le carton dans ses mains qu’elle pourrait le froisser, n’en faire qu’une boulette, un détritus de papier qui ne vaudrait plus rien. Elle serait capable de le déchirer, le visa de Florent, d’en faire des confettis qu’elle répandrait par terre, sur le sol de cette salle dont elle est captive.

Ne l’a-t-elle pas fait, il y a quelques mois, en feuilletant les livres de leur bibliothèque, en tombant sur les ouvrages dédicacés par Elsa ? N’a-t-elle pas arraché, une à une, toutes les pages contenant les mots de cet ancien amour, les mots amoureux et tendres adressés à Florent, tracés d’une fine écriture penchée au stylo plume bleu ? Dans une poussée de rage, ne s’est-elle pas hissée sur une chaise, pour accéder à chacun des livres de leur bibliothèque commune, fusionnée, dont elle a extrait chacun des livres, un à un, et s’est astreinte à déchirer, puis à jeter aux ordures, chacun des vestiges de la fille avant elle, chacune des preuves de son existence, et de son amour pour Florent ?

Florent l’embrasse, sur la joue plusieurs fois, dans le cou, ma chérie, il murmure, choupette, pour la calmer, avec son souffle chaud à son oreille, avec ses mots et sa main, sur son cou doucement posé, de petites pressions de ses doigts sur la peau d’Ava, sur ses cervicales endolories par la posture assise, par le voyage et par le froid. Ava ferme les yeux, chaton tranquillisé, c’est fini c’est bientôt fini, pense-t-elle, mes paupières closes elle voudrait dormir, mais le départ est proche elle doit se tenir prête, I wish you happy holidays a dit l’homme de sa voix lente et terreuse, et ils sont presque partis désormais, il ne reste plus personne, seulement Florent et elle, Florent qui reste à l’attendre, qui pourrait s’en aller, sans elle,il a ce papier qui l’y invite, qui l’y autorise et le libère.

De sa formation d’avocate, Ava garde le souvenir vague de concepts et de syllogismes juridiques. Du droit des étrangers, elle ne connaît presque rien. Le strict nécessaire pour réussir ses examens. Quelques mots sur les plus grands principes. La rétention administrative. Les autorisations préfectorales. La reconduite à la frontière, autant de termes flous et appréhendés de manière utilitaire, pour réussir un examen, décrocher un diplôme. Mais derrière cet apprentissage scolaire, Ava s’était rarement figurée les personnes incarnant ces mots. Les situations, les destins, les trajectoires. Elle s’était rarement figurée des individus, de chair, de sang, soumis à des peurs, perturbés par l’attente, assaillis de culpabilité, pendant de longues et douloureuses procédure, à devoir justifier qui l’on est, prouver son âge, par des radiologies osseuses, par des attestations. Expliquer, argumenter, raconter, jurer, signer. Et attendre. Attendre le verdict réservé, la décision que d’autres doivent prendre. Ava ne s’est jamais mise à leur place, à ces gens-là. Quand elle pensait à eux, elle se figurait un flot de migrants d’Afrique sub-saharienne. C’était ça l’image. Juste un flot. Une vague, une déferlante, comme un seul corps tentaculaire aux mille bras et aux mille jambes. Mais elle ne voyait pas des personnes. Des personnes, avec des émotions, des sensations, la fatigue, l’inconfort, l’angoisse, la faim, la rancoeur. Pas une fois elle ne s’est mise dans la peau de ces personnes, pas une fois elle ne s’est sentie concernée. Malgré, ou justement, à cause de ses origines, elle s’était abstraite de cette empathie-là, comme si cela ne la regardait pas, ne pouvait pas la regarder. Elle s’était contentée de mémoriser. Les délais. Les règles de la délégation de signature. Les voies d’appel. Les juridictions compétentes. C’est ce soir la première fois qu’elle réalise, un peu, de manière édulcorée, diluée, ce que cela peut faire. La réalité, la corporalité, derrière ces termes appris puis oubliés.

Les minutes passent, Florent desserre son étreinte, retourne à sa lecture. Personne ne vient restituer son passeport à Ava, ni lui octroyer son visa. A few minutes, avait dit l’homme. Il lui avait menti. Il savait qu’il lui mentait.

Le garde slave est parti, c’est une femme aux cheveux décolorés, d’une forte corpulence, qui le remplace. Ava se lève et se poste près d’elle, demande si elle sait ce qu’il est advenu de leur valise, si elle sait combien de temps elle risque encore d’attendre. Les jambes d’Ava tremblent et sa lèvre frémit. N’avez-vous pas une couverture ? demande-t-elle encore, tant elle frissonne à cause du froid. La femme ne lui adresse pas un regard. Avec colère et secoue la tête. Go back and sit, crache-t-elle seulement, go back and sit. De la main elle balaie l’air d’un geste irrité, comme on éloigne un mendiant trop insistant. Go back and sit. Ava tremble, ses dents claquent, la faim ajoute à sa faiblesse. C’est injuste, lance-t-elle à Florent, trop injuste, c’est de la discrimination, c’est le mot, ça devrait être illégal. Elle n’a pas pu se retenir, elle brave sa promesse intérieure, de ne pas critiquer ce pays, de ne pas mettre Florent dans l’embarras, un embarras qu’elle comprend, qu’elle ressentirait aussi à sa place. Mais elle ne peut pas s’empêcher de parler, « C’est trop injuste c’est dégueulasse, tu es allé au Liban toi aussi, tu étais au Maroc toi aussi, pourquoi es-tu dispensé de répondre à des questions, toi, pourquoi serais-tu pas suspect toi aussi ? » « Mais je ne suis pas Iranien, moi ! » « Où as-tu vu que j’étais Iranienne ? Mon passeport est aussi Français que le tien ! Nous avons exactement le même. Je ne suis pas Iranienne, j’ai seulement des origines iraniennes. Et ce traitement qu’on me réserve s’apparente à de la discrimination. » « Non, Ava. C’est normal. Tes parents sont nés à Téhéran. L’Iran est l’ennemi d’Israël sur le plan politique, les tensions sont vives, la guerre est proche, c’est en réalité rassurant que les services de sécurité fassent leur travail. Ce sont les plus efficaces au monde ! Israël n’a jamais perdu une guerre. C’est bien pour une raison. Enfin chérie… tu peux bien comprendre ! Tout le monde te l’avait dit, tout le monde t’avait prévenu. Il n’y a pas de surprise. « 

Mais Ava ne comprend pas, elle sanglote. Tout ça c’est très bien, d’accord, mais pourquoi ça doit tomber sur moi ?

Elle n’a rien fait de mal.

Elle grelotte, elle frisonne, n’a rien pour se réchauffer, si seulement elle avait pu prévoir, elle aurait pris avec elle ce sweat-shirt de Florent qu’elle avait lui empruntait, celui qui l’avait accompagné en Inde, durant ses trecks jusqu’au Népal, sur des immensités de nature sauvage, jusqu’au Népal. Chaque fois qu’Ava le revêtait, elle se sentait un peu reliée à cet épisode indien, cette tache insaisissable de la vie de Florent, dernier reste d’adolescence dans sa vie d’adulte, instant de fantaisie dans son parcours sérieux, normé, de haut-fonctionnaire à la carrière balisée. Si seulement elle pouvait se blottir dans la douceur de cette laine marine, et couvrir son crâne dans la large capuche d’homme…

Ses larmes ont le goût du sel et de la mer. Ses larmes sont chaudes et se glissent dans sa bouche, elles assèchent ses joues et gâtent son mascara, elles écoulent ce qu’il reste de l’application de son maquillage, de cette tentative d’être plus belle, plus femme. Elle ne veut plus s’asseoir, elle reste plantée là, immobile, à quelques mètres de la grosse femme désagréable, cette harpie sans compassion, au go back and sit lapidaire. Elle renifle fort elle en rajoute, pour que la femme l’entende, qu’elle subisse son caprice de fillette trentenaire incapable de contrôler ses émotions. Je ne suis coupable de rien ! Qu’est-ce que j’ai fait de mal, à la fin, qu’on m’explique, qu’est-ce que j’ai fait de mal ! Derrière elle, Florent rit, la barbe rousse touffue, ogre sorti d’un conte de fées, ce que tu peux être excessive, lui balance-t-il. Avec son vieil iphone il la crible de photos, il immortalise sa crise de nerfs, sa crise de larmes, pour le souvenir. Tu dramatises, tu fais du théâtre, choupette, c’était juste une discussion sympathique, il t’a posé quelques questions pour mieux te connaître, c’est tout, tu n’as pas été menacée ou violentée, tout s’est très bien passé !

Elle se rassoit. A la même place que tout à l’heure, quand une dizaine de personnes attendait encore. Quand il y avait encore Jamilla. Que fait-elle désormais ? Ava l’imagine, auprès de sa famille, racontant sa lassitude, d’avoir attendu si longtemps cette fois encore, lassitude vite gommée par la convivialité familiale. Ava, elle, n’a plus faim, plus du tout. La sensation de béance, nichée au fond de son ventre, l’a quittée. Le gouffre s’est refermé sur son propre vide. A dix-sept ans, Ava avait vécu un court épisode anorexique. Pendant ces quelques mois, elle carburait à cela. Au stade ultérieur à la faim. Quand l’envie de manger est morte, tuée pour de bon. Quand ne demeure plus que cette sensation vaporeuse, cotonneuse, de planer au-dessus du monde. Ses larmes ont rassasié sa soif. Elle ne veut plus rien.

Elle ne lève même pas les yeux quand l’homme arrive. Pas son homme à elle. Pas son interrogateur, pas ce type aux yeux noirs et au parfum de terre. Un autre.

Une silhouette fade, transparente, qui s’avance vers eux, d’une allure vive, pressée.

Florent sourit. Un soulagement. Une bonne nouvelle. on, Ava n’ira pas au centre de rétention ce soir, elle ne sera pas envoyée dans un vol retour vers la France.

Mais l’homme, qui s’est arrêté devant eux, a les mains vides. Ni passeport ni visa. Rien.

C’est à Florent qu’il s’adresse, Florent qui ne s’y attend pas, lui qui ne se sent pas tellement concerné, lui le simple accompagnateur de la fille dangereuse.

Il est pris de court, oui, quand l’agent réclame, rendez-moi votre passeport s’il-vous-plaît, et votre visa, il reste des choses à vérifier.

Une silhouette fade et transparente qui tourne les talons, à peine Florent lui restitue-t-il ses documents, qui s’empresse de disparaître et de les laisser à nouveau seuls.

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