15.

Florent est sûr de ce qu’il désire.

Un mariage juif avec une houppa et une ketoubah (contrat de mariage), et une bénédiction, les téfilines autour de ses poignets et la Torah récitée, un buffet de desserts d’Europe de l’Est, avec des gâteaux aux pavots et des retes et des cheesecakes. Il veut débaucher un rabbin qui accepte de célébrer un mariage mixte, il doit forcément en exister un, quitte à le payer très cher, quitte à le corrompre pour qu’il vienne. Oui c’est précis dans sa tête, le faire-part avec les lettres hébraïques et la calligraphie perse entremêlées, et puis un logo rappelant leurs origines, une menorah et un derviche tourneur, symbole du soufisme. Il veut un mélange oui, comme pour leur soirée Pourim Norouz, la même chose, une table iranienne, le sofreh ye aghd et tout le folklore perse, sa décoration, son drap surélevé, ses œufs, son sucre, son miel, et des rondes juives, des hora, des Mazel Tov entonnés, du hareng fumé, un orchestre soufi un orchestre klesmer, il veut son mariage i-den-ti-taire, car nous ne sommes pas Français, Ava, nous sommes de simples métèques, nous devons l’assumer, quel sens de nous marier à la campagne, dans un château du XIXe siècle ou les ruines d’une abbaye, ou un corps de ferme, moi le Juif, toi l’Iranienne, ce serait absurde, ce serait singer ce que nous ne sommes pas.

Chaque fois Ava se mordait la langue, simple métèque toi-même, aurait-elle voulu lui dire, lui crier, pensant à la villa familiale et sa piscine azur, la langueur des journées trop chaudes, imaginant cette vie déchue. Elle se sentait déclassée Ava, à travailler dans un ministère, dépérir au coin d’un bureau partagé, tout au bout d’un couloir gris, au troisième étage de l’escalier I d’un ministère trop grand, à travailler sur des décrets qui ne sortent pas, et des notes ministres non arbitrées. Elle percevait la dégradation. Elle bataillait pour le renouvellement de son contrat et touchait un salaire médiocre, résultat de sept ans d’études, de partiels, d’examens, de fiches à apprendre et à recracher, tandis qu’au même âge, Efat joon agrandissait sa collection de joaillerie Cartier, sans même s’interroger sur le prix des pièces qu’elle acquérait. Une collection dont il ne restait plus rien, à cause de la révolution, de l’exil, de la fuite, de tous les aléas de la vie. Une collection, pensait Ava, qui n’avait peut-être pas existé, qui avait été amplifiée, au fur et à mesure des années, par les discours et les paroles, par la nostalgie du passé. Sans doute était-ce mieux aujourd’hui, était-ce plus égalitaire, plus juste socialement. Pourtant, chaque lundi matin, avant de s’engouffrer dans la foule surpeuplée du métro parisien, Ava demeurait persuadée d’être née trop tard.

Oui elle voulait s’offusquer Ava, simple métèque tu plaisantes ma famille à moi était de la haute société de la Cour royale en Iran, mais elle ne pipait mot, l’Iran ça restait l’Iran, aristocratique ou pas, ça restait le tiers monde, un pays pas développé, un Orient encore en retard, à la traîne, coincé dans son fanatisme religieux et son esprit de fermeture, alors cela n’y changeait rien, Florent le soulignerait, que cela restait tarte, de se marier dans un château de province quand on s’appelle Ava Mohandessi, peau mate et cheveux noirs, ou Florent Wilner, issu d’un endroit appelé Novoradumsk et qui n’existe même plus.

Ava s’en fiche, elle. Du shirazi polo et des cheesecakes à la fin du repas, de la présence d’un rabbin ou de la table iranienne, elle se contenterait très bien d’une cérémonie laïque, selon la mode du moment, où les mariés nouent des rubans autour d’un arbre, mélangent du sable ou s’offrent une rose pour symboliser leur amour, ces nouvelles niaiseries devenues tendance seraient finalement préférables.

Elle s’est adressée à Kiana, à propos de ce mariage en préparation. Sans effusion. Sans emphase. Elle n’est pas dupe des emballements amoureux, Kiana. Elle distingue le mariage de la passion. Elle dit, si ça ne marche pas, tant pis on divorce, cela vaut mieux que d’être malheureux, elle dit les choses qui rassurent Ava. Elle dit certes ça coûte cher, certes c’est long à organiser, mais si tu ne veux plus tu ne veux plus. Et Ava aime ces propos-là dans la bouche de sa mère, ces propos qui lui assurent qu’elle est libre, qu’elle le restera. Mais quand elle s’est confiée à elle, cette fois-là, cette fois où ce n’était pas dans le vague mais c’était sérieux, c’était pour de vrai et pour bientôt, elle a senti la réaction mitigée de sa mère. Elle a compris que Kiana n’était pas folle de joie, non, que quelque chose la tracassait, quelque chose qu’elle n’osait pas formuler.

Du côté de notre famille, ce sera peut-être compliqué d’inviter tout le monde. Et puis les soufis, n’en parlons pas, il ne faudra même pas qu’ils en entendent parler. Tu sais, il y a encore beaucoup d’antisémitisme parmi ces gens… Et que toi, tu ne te maries pas avec un Soufi, ou à la limite un musulman, alors que ton père est si connu dans ce milieu, ce sera très mal vu, ça nous provoquera certainement des problèmes. Si Florent se convertissait, et tu sais que ce n’est pas compliqué, c’est juste une phrase à dire, la Shahadat, tu sais, juste une phrase, Ashado an lâ elaha elalah va ashado ana Mohamadan rassoulo lâh, ce serait plus simple, on pourrait inviter tout le monde, on n’aurait rien à cacher, mais bon, je comprends qu’il ne veut pas, qu’il veut même faire venir un rabbin… Il faudra que ça reste secret, qu’on ne l’ébruite pas, qu’on évite que ça se diffuse parmi les Iraniens, sinon je n’imagine même pas tous les ennuis qu’on va avoir. Donc on ne dira rien, on ne les invitera pas, on se contentera d’annoncer, peut-être, que tu t’es mariée avec tes amis, en petit comité, on ne précisera pas, on laissera planer le doute, comme quoi Florent s’est converti, et puis bien sûr on n’évoquera pas, surtout pas, le fait qu’il est Juif. Si jamais il rencontre des Iraniens de l’entourage, notamment les Soufis, il serait bienvenu qu’il ne le dise pas, qu’il est Juif. Qu’il n’y fasse pas allusion. On pensera qu’il est Chrétien, ce sera plus consensuel. De notre côté, à ton père et moi, il n’y a aucun problème, nous sommes très ouverts. Mais tu sais bien comment sont les gens…

Ava ne contesta pas, sa bouche se remplissait d’arguments, Et toi, tu le supporterais, une seule seconde, qu’on veuille que tu mentes sur ton identité, sous prétexte que l’Iran fait peur, que les Musulmans commettent des attentats ? Que l’on te demande de cacher ce que tu es, et d’où tu vient, en prétendant que tu représentes autre chose, une culture différente et une autre foi, pour ne pas heurter la sensibilité de quelques uns ? Ava en était persuadée, sa mère ne le supportait pas, elle qui avait insisté, toutes ces années, pour qu’elle fasse circuler dans sa classe des pâtisseries iraniennes, elle qui l’avait disputée après sa réaction inconvenante avec la femme du château normand, qui supposait qu’elle venait de très loin, de plus loin encore. Pourtant de Florent elle exigeait cela, qu’il dissimule son identité, qu’il se fasse discret sur ses origines juives, pour ne pas ma perçu de quelques fréquentations iraniennes, d’emblée jugées intolérantes, antisémites. Ava préféra se taire. Elle abhorrait les polémiques, les disputes et les cris, toutes ces tensions inutiles, dont personne ne sort grandi ni convaincu. Elle se dit que tant pis, elle ferait sans la présence des Iraniens que fréquentaient ses parents. Et ce fut un grand soulagement.

Depuis l’enfance d’Ava, ses parents recevaient chaque dimanche les membres d’une confrérie soufie à laquelle ils appartenaient. Une parenthèse à contre-courant du reste de la semaine. Ava ne trouvait pas beaucoup d’attrait aux hommes, souvent larges et moustachus, avec des airs de gros messieurs d’âge mûr à l’appétit généreux. Les femmes étaient différentes. Très coquettes, très soignées. Les cheveux longs, quel que soit leur âge, et teints, de préférence. Elles ne lésinaient pas sur le maquillage et soulignaient leurs grands yeux, les faisaient scintiller à l’aide des ombres à paupières pailletées. Elles étaient rarement minces, mais leurs rondeurs bien placées accentuaient leur sensualité. Elles portaient des prénoms mélodieux, Chahnaz, Jaleh, Nassim, Mounès, Azita, autant de noms uniques qu’Ava n’entendait nulle part ailleurs. Elles arrivaient comme elles étaient, belles et bien apprêtées, puis la réunion commençait et elles sortaient un foulard dans leur sac, qu’elles nouaient autour de leur tête, pendant toute la durée de la séance, et l’enlevaient une fois que la réunion s’achevait. Ava ne comprenait pas le sens de ce foulard qu’on ne portait qu’une demi-heure avant de s’en débarrasser. C’est un peu comme à l’église, tu vois, quand on se couvre les épaules pour entrer et qu’on enlève ensuite l’étoffe pour continuer sa journée, lui expliquait Kiana. Le temps de ces réunions, Ava restait dans sa chambre, à lire ou à faire ses devoirs, elle n’aimait pas s’aventurer dans le salon et devoir dire bonjour à tous ces gens, elle préférait qu’on l’oublie. Quelquefois, quand elle avait trop envie de faire pipi, elle traversait le couloir qui longeait le salon, sur la pointe des pieds, pour qu’on la remarque le moins possible. Elle hésitait à tirer la chasse, parce qu’alors tout le monde entendrait, les gros hommes et les jolies femmes avec leur foulard de circonstance, et ce serait un peu humiliant.

Les dimanches, Ava aimait bien. Au début. Pendant l’enfance, lorsqu’avec Kiana elles préparaient le gâteau de la réunion, que ses parents désignaient sous le terme de majless. Ava n’aimait pas tellement le gâteau, qu’elle trouvait fade et sec, moins savoureux que les fondants au chocolat, éclairs et macarons que son père lui achetait pour son goûter, après l’école. Mais Kiana tenait à sa recette, persuadée qu’elle avait beaucoup de succès, jusqu’à ce qu’elle y renonce un jour, quand l’un des soufis, un mathématicien un peu fou, un peu perturbé, lui reprocha de brûler trop souvent la croûte durant la cuisson, signe selon lui d’un manque de respect, à la fois envers Dieu et envers les invités. Ava avait appris la recette de ce gâteau qu’elle n’aimait pas, elle s’était habituée à ce rituel, savait à quel moment il fallait constituer un puits de farine et de sucre, un joli puits qu’elle lissait avec sa cuillère, et à quel moment ajouter les œufs, le quart de litre d’huile, et les deux pots de yaourts. Cela ressemblait à une marguerite. Pétales blanches et cœur ambré. Ensuite il fallait tout mélanger et c’était la partie qu’elle aimait le moins, elle avait mal au bras mais Kiana lui disait de continuer, sinon cela ferait des grumeaux et ce n’était pas bon, les grumeaux, les Soufis auraient raison de se plaindre et de se sentir négligés avec un gâteau indigeste et mal mélangé. Elles se racontaient des tas de choses, pendant ce temps là, sur Agha Reza, un ancien sportif plus ou moins chômeur, au surpoids morbide, qui réclamait la pose d’un rideau dans la pièce pour séparer les hommes et les femmes. Il prétendait que toutes les femmes le regardaient avec envie et séduction, ce qui l’empêchait de se concentrer sur sa méditation. Ava et Kiana mélangeaient la pâte beige en riant, affublant Reza de surnoms divers, de Paul Newman à Alain Delon, en passant par Justin Timberlake ou Leonardo Di Caprio.

En grandissant, le majless parut de moins en moins sympathique à Ava. Kiana avait arrêté de préparer son gâteau, et de toute façon, Ava n’avait plus l’âge de creuser des puits de farine. Elle avait cessé d’être une enfant et Kiana le voyait, elle l’avait vu très tôt, alors même qu’Ava n’était pas encore entrée dans l’adolescence. Elle lui demandait de se vêtir décemment les dimanches après midi, même si elle ne sortait pas de sa chambre car on ne sait jamais. Elle devait éviter les débardeurs, les robes sans manches, même les manches courtes, en fait, et se dispenser des jupes, sauf si elles étaient longues et lui arrivaient aux chevilles. Kiana ne lui demandait pas de se voiler, mais tout de même, d’éviter de découvrir sa peau. L’hiver, ce n’était pas un problème, Ava était toujours emmitouflée dans un pull, ou couverte par un long gilet de cachemire, mais l’été, c’était plus compliqué. Jeune adolescente apprivoisant son nouveau corps, ces directives la troublaient. Elle ne les trouvaient pas justifiées. Qu’est-ce qui, en elle, était vraiment susceptible de provoquer du désir ? Car c’était bien de cela qu’il était question. De se prémunir contre le désir. Ce n’était pas dit, mais c’était cela. En se regardant dans la glace, Ava ne retrouvait pas ses idoles d’adolescente. Elle ne ressemblait pas à Britney Spears, Christina Aguilera ou les actrices de Charmed, avait l’air d’une enfant encore, quelque chose ne décollait pas. La poitrine ne se formait pas, la taille ne s’envolait pas, les os ne s’élargissaient pas. Elle restait cette enfant aux bras frêles, aux jambes en baguettes, au buste plat, et pourtant les dimanches après-midi, elle devait penser à dissimuler tout cela, mais dissimuler quoi ?

Plus tard, encore. Ava avait enfin quelques formes, rien de phénoménal. Elle obtenait de bonnes notes à l’école, réussissait des examens difficiles, entrait à Sciences Po, bravo bravo, et puis elle avait un petit-ami, oh elle n’était pas bien précoce, pendant tout le lycée elle n’avait embrassé personne, pas même un seul garçon, ce qui lui avait beaucoup pesé. Ce garçon qu’elle fréquentait lui prouvait qu’elle était normale, qu’elle pouvait plaire, elle aussi. Kiana lui fit comprendre, très vite, qu’il n’était pas question que sa relation amoureuse s’ébruite. Auprès des Iraniens il ne fallait pas que cela se sache, qu’Ava sortait avec un garçon, qu’elle n’allait pas nécessairement épouser, un garçon avec lequel elle s’affichait dans la rue, embrassait en public, et chez lequel elle allait dormir. Ce petit blondinet, d’une sveltesse extrême et d’une virilité timide, n’avait pourtant rien de très effrayant. Mais il n’était pas question de cela. Thomas était un homme, et ce qu’ils vivaient, Ava et lui, s’apparentait à une relation hors mariage. Pour nous, bien sûr, cela ne pose pas de problème, vraiment aucun, car nous sommes des gens modernes issus des couches favorisées de la société, mais pour le commun des Iraniens, et notamment pour les Soufis, cela reste scandaleux, qu’une fille fréquente des garçons sans être mariée, dans leur esprit, une fille pareille, c’est une pute. Une pute qui a perdu son honneur, cet honneur-là qui se place entre les jambes des femmes. En persan, il y a beaucoup de mots, de concepts, pour désigner cela, cette dignité se résumant à un hymen préserver. Le namous, le gheyrat, le hormat. Autant de mots signifiant que l’intimité des filles, jusque dans la déchirure de leur sexe, ne les concernent pas qu’elles, mais aussi leurs parents, toute la clique des frères, des pères, des oncles, et des mères surtout, garante de cette respectabilité. Une fille qui couche ou qui se montre impudique manque de respect au gheyrat de son père. Il y a des pays où elles se sont assassiner pour cela, les filles, elles se font gicler de l’acide sur la face. En Iran ce n’est pas le cas, mais c’est une affaire de commérage, de ragots, de réputations saccagées. Et Kiana voulait éviter cela. Que leur réputation à tous se retrouve saccagée, si la communauté apprenait l’existence de Thomas et la nature exacte de ses liens avec Ava.

Et si j’étais un garçon, ce ne serait pas grave, si je comprends bien, interrogea Ava. Non, au contraire, un garçon, plus il cumule des conquêtes, mieux il est considéré. En Iran, à l’époque, les familles se vantaient que leur fils croulait sous les appels des filles du quartier et qu’il ne savait plus où donner de la tête tellement il plaisait, mais prétendaient que leur fille était si sage que, selon l’expression aftab mahtab nadidatesh : ni les rayons de la lune ni ceux du soleil ne l’ont jamais aperçue, répondait Kiana, d’un ton montrant qu’elle ne partageait pas cette vision des sexes, mais ne la désapprouvait pas totalement non plus, qu’à son sens il y avait tout de même une différence, qu’un homme qui cumule les aventures n’équivaudra jamais à une femme qui enchaîne les passades, c’est les hormones, c’est métabolique, c’est génétique, donc pas pareil quoi qu’on en pense.

Les dimanches après-midi, Ava était priée d’éviter de se promener à proximité de son immeuble en compagnie de Thomas, il ne fallait pas prendre le risque qu’on les croise ensemble. Kiana lui avait aussi reproché d’avoir posté des photos d’elle et de Thomas sur facebook, en pleine révolution verte en Iran, elle lui avait dit c’est déplacé de t’afficher avec ton copain sur les réseaux sociaux alors que la jeunesse téhéranaise manifeste contre le régime islamique et subit la torture dans les prisons. Ava avait retiré ses photos de couple et avait posé avec des pancartes Where is my vote ? inscriptions blanches sur fond vert, pour dénoncer le résultat truqué des élections présidentielles de 2009, ayant mené à la réélection de l’ultraconservateur Ahmadi Nejad au détriment du réformateur Moussavi. Ce n’est pas qu’Ava s’en fichait, non, loin de là. Elle aurait été heureuse que le régime s’écroule et que la démocratie soit victorieuse en Iran, évidemment qu’elle aurait préféré. Il n’en restait pas moins qu’elle ne connaissait pas ce pays, à dix-huit ans elle ne s’y était pas rendue une seule fois, à cause des choix politiques de ses parents. Pourtant, Kiana attendait d’elle qu’elle adhère à un mouvement social se déroulant à des milliers de kilomètres d’elle, qu’elle censure ses photographies et se mettent en scène en militante de la révolution verte, pour effacer sa faute d’avoir étalé sa relation romantique avec Thomas sur les réseaux sociaux, dans un cercle amical ne comportant finalement que des Français.

Plus tard, encore. Ava ne vivait plus chez ses parents, mais avec Léo, son nouveau petit-ami. Avec Thomas, son premier amour, c’était terminé, même s’ils restaient proches, et le resteraient toujours. Les rares fois où elle devait côtoyer les Soufis, à l’occasion d’un dîner où elle était conviée, Kiana lui expliquait. Ce qu’elle pouvait dire, ce qu’elle pouvait cacher. Diba et Sarah, les filles de Jaleh et de Chahnaz se montraient présentes elles aussi, lors de ce type d’occasion. Elles étaient plus jeunes qu’Ava, de quelques années à peine, et recherchaient sa présence, sa conversation, voyaient en elle une confidente, une grande sœur plus expérimentée, vers laquelle se tourner. Souvent elles s’isolaient dans une chambre pour discuter, loin des adultes assis par terre, une assiette sur les genoux, pleine de Mirza Ghassemi, de Shami et de Salade olivier, bavardant en persan. Les jeunes s’exprimaient en français. Le décalage générationnel résidait là, dans cette rupture quant à l’usage de la langue. Le persan pour les plus âgés, les immigrés, et le français pour les plus jeunes, leurs descendants, nés en France et élevés-là. Mais Kiana lui rappelait de se méfier d’elles, de ces filles aux yeux espiègles, accrochées à leur compte instagram, où elles s’exposaient, en mini-jupe de cuir, en hauts décolletés, à l’entrée de boîtes de nuit, reine de soirées nocturnes, hissées sur des talons aiguilles, ou des semelles compensées, achetées chez Louboutin, posture cambrée et moue suggestive. Kiana lui recommandait de se méfier d’elles, et de soutenir à ces filles qu’elle était toujours vierge, qu’elle vivait toujours chez ses parents, sans se fier à leurs tenues à elles, ni à leurs modes de vie, sans y voir le signe d’une quelconque ouverture.

Elles ont beau se mettre en scène habillées de la sorte, leur mère continue à soutenir qu’elles n’ont jamais été touchées, et qu’elles fuient les hommes. C’est absurde, mais c’est comme ça, c’est l’Iran, les Iraniens, on peut diffuser des photos de soi à moitié nue et affirmer qu’on est pure. Alors de ton côté tu ne dis rien, sinon ça fait fille facile. Fille libre. Dokhtare azad. Et dans une bouche iranienne, dokhtare azad, ce n’est pas un grand compliment. Une femme n’a pas à être libre, tu comprends. Une fille libre est une pute. Une « jendeh. » Donc si Diba ou Sarah te posent des questions, tu restes évasive, tu laisses imaginer que tu habites toujours chez nous, et tu n’évoques aucun garçon.

Ava se sentait mal, empêtrée dans ses mensonges, affirmant, à l’âge de vingt-trois ans, qu’elle vivait chez ses parents et n’avait connu aucune histoire sentimentale. C’est que Leïla entrait dans les détails et la harcelait de questions. Longs cheveux noirs bouclant jusqu’à sa taille, lèvres pulpées à l’acide hyaluronique, cils allongés et sourcils épilés avec soin, Leïla interrogeait Ava sans complexe. Tu as déjà embrassé un garçon ? Tu as déjà fait l’amour ? Tu es avec quelqu’un en ce moment ? Tu as déjà été avec quelqu’un ? Ava tentait d’oublier que cette conversation avait lieu à Paris, dans une tour du quinzième arrondissement, à quelques pas de Beaugrenelle, des cinémas et des boutiques de mode, grands escalators et hordes de clients, temple de la consommation et du capitalisme. que la question émanaient du sosie de Kylie Jenner, née à Paris, âgée de dix-huit ans, étudiante en BTS de communication. Elle se remémorait le cadre de pensée décrit par sa mère. Ce n’était pas la France, non, mais la communauté iranienne en France. Les valeurs n’étaient pas les mêmes, les traditions ne véhiculaient pas la même charge, le même poids. Le qu’en-dira-t’on triomphait. La vérité n’importait pas. Non, la vérité de leurs vies et de leurs actions ne valait rien. Seule comptait la posture affichée. Le discours présenté. Et Ava craignait, par inadvertance, ou par honnêteté, de trébucher et de briser ces règles complexes et si étrangères à son environnement.

Quand elle voyageait avec Léo, et que son absence devenait visible, Kiana expliquait que sa fille était en vacances avec sa copine Claire. Elle le répétait à Ava pour que celle-ci prenne garde à ne pas se tromper, si à son retour, elle croisait un Iranien qui lui posait la question. Il en allait de même pour le présent voyage en Israël avec Florent. Kiana avait raconté autour d’elle qu’Ava s’était rendue dans le Sud de la France, avec Claire toujours, cette amie de lycée qu’elle ne voyait presque plus. L’hostilité que suscite Israël aujourd’hui ne permet pas qu’on diffuse tellement cette information, et puis cela pourrait poser des problèmes à ton père, si cela se sait, et nuire aux Soufis en Iran, déjà persécutés par le régime islamique. Si la fille d’un Soufi aussi important que ton père fréquente un Juif et voyage en Israël, il en sera déduit que les Soufis sont de mèche avec le gouvernement israélien, et Dieu sait à quelle point la persécution orchestrée par le régime s’amplifiera. Ava acceptait. Très bien, que l’on raconte que je suis avec Claire à Nice. Elle évitait d’y penser, de s’en offusquer, de se disputer. Kiana et Mostafa lui répondraient qu’elle ne comprenait rien à l’Iran, à la politique interne du pays, aux rapports de force et aux tensions, entre le régime islamique et les Soufis, entre les Iraniens et leur rapport au monde, entre la tradition et la modernité, entre l’ouverture et la fermeture. Ava ne tenait d’ailleurs pas à comprendre. Elle préférait qu’on la laisse tranquille.

Tant mieux, après tout, si la famille d’Iran et les Soufis de Paris n’étaient pas conviés au mariage.

Sinon quoi ?

Il faudrait interdire l’alcool ?

Ajouter des manches à sa tenue ?

Dissimuler la judéité de Florent ?

Ava regrettait que cette méfiance parentale l’ait tenue à l’écart de la facette festive et bon enfant de la culture iranienne, de ses danses et de sa musique, de son atmosphère chaleureuse et vivante, où les hommes et les femmes se déhanchent en rythme, riant et claquant des doigts. Elle savait que les Iraniens ne se limitaient pas à cet aspect obscur, entre conservatisme et mensonges, paradoxes et commérages. L’esprit perse était ailleurs, dans les sorties, les concerts, Googoosh, Mohsen Namjoo, Ebi, les dîners et les retrouvailles, en chanson, en animation, poignets ondulant, épaules s’enroulant. Ces chansons qu’Ava écoute seule le soir, écouteurs vissés à ses oreilles, qu’elle a découvertes seule, au gré de ses divagations sur internet, et qu’elle tente de faire découvrir à Florent. Cet univers, de rire et d’amusement, ne s’était jamais ouvert à Ava. Elle ne l’avait pas découvert, n’avait pas su s’y aventurer. Elle connaissait seulement le voile du dimanche après-midi, les mensonges sur sa vie amoureuse.

Bientôt les langues se déliraient. Pourquoi Ava joon n’a-t-elle pas encore convolé ? Quel âge a-t-elle déjà ? Ava s’approchait de la trentaine, aucun khassegar (prétendant) ne s’était-il encore manifesté? Il n’était pas trop tard, non, mais il n’était pas tôt non plus. Il faudrait qu’elle y pense, Ava joon, si elle voulait des enfants, c’est vrai, une fille rapidement n’est plus si fraîche, si pimpante, on elle devient torshideh. Telle est l’expression, torshideh, elle signifie rance, comme du lait tournant à l’aigre, comme un plat périmé. C’est le mot qui décrit les célibataires de plus de trente ans. Torshideh. Les hommes qui demeurent célibataires longtemps, très longtemps, jusqu’à la fin de leur vie, ne seront jamais torshideh. Le rance, l’aigre, le périmé, c’est pour les femmes. Pour les hommes il n’y a rien. Aucun mot péjoratif. Aucune expression offensante. Rien.

Oui, il serait temps qu’Ava se range, elle n’était pas laide, elle était avocate, elle était khanevadeh dar (de bonne famille). Il était temps que quelqu’un la prenne. Un garçon riche, de préférence médecin ou ingénieur, un Iranien ou un khareji (un étranger), qui accepterait de se convertir pour elle, sans quoi le mariage serait nul, invalide : si l’homme musulman peut librement épouser la personne qu’il souhaite, une promise issue de n’importe quelle religion, la femme, elle, se doit d’obtenir la conversion de l’homme, pour que son mariage puisse être célébré, sans quoi son union ne vaut rien. Bien sûr ce sont des règles dépassées, Ava, mais du temps du prophète c’était normal, cela s’expliquait pour des raisons sociologiques : une nouvelle femme était une acquisition pour la communauté, tandis qu’un départ constituait une perte.

Ava acquiesçait, oui, elle comprenait pourquoi, à l’époque du prophète, une telle règle pouvait s’appliquer.

Mais les temps avaient changé, n’est-ce pas ?


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