14.

-Ava Mohandessi ? Venez s’il-vous-plaît. Avec votre téléphone, cela pourrait être utile.

Retour de l’homme, l’accent abscons, le physique imposant, le crâne rasé, la peau halée.

Il fait signe à Ava de le suivre, prend de l’avance tandis qu’elle se hâte, cherche son téléphone, le faire-part du mariage, le billet d’avion, puis se dépêche, vite, vite, trottine derrière lui, la semelle usée des espadrilles qui s’accroche au sol. Elle traverse un long couloir avant d’entrer dans la pièce où l’homme l’attend, derrière un large bureau en bois.

Une jeune femme, de l’âge d’Ava, blonde platine, yeux cobalts, une jeune femme très alerte de sa propre beauté, occupe un tabouret près de lui, le dos accolé au mur. Une collègue peut-être, une stagiaire, une escort girl, Ava ne sait pas, elle n’en a aucune idée, de qui elle peut être, cette fille trop blonde aux yeux trop bleus, cette fille qui lui ressemble si peu.

L’homme a imprimé deux formulaires. L’un affiche la photographie d’Ava, celle de son passeport, sourcils broussailleux, cheveux noués, visage triste, perdu, regard qui se détourne de l’objectif, qui fixe un point ailleurs, un point au-delà. Sur l’autre figure le cliché de Florent, cheveux fournis et barbe épaisse, Florent âgé de dix-neuf ans, adulte à peine, les traits juvéniles et ronds, dans les yeux l’éclat coupant de l’ambition.

La porte reste ouverte.

-Comment ça va ?

-J’ai froid.

L’homme se lève, s’avance vers la porte, triture un bouton, plusieurs fois, avant de retourner s’asseoir, un sourire au coin des lèvres, le sourire du type sympathique qui vient de se rendre utile.

-Vous êtes née où ?

-A Paris.

-Et vos parents ?

-A Téhéran.

D’un clic sur le clavier de son ordinateur, l’homme lance une impression qu’il récupère d’un geste nonchalant. Il tend le papier vers Ava, lui demande de lire et de signer, pour que ça se passe bien, il faut se montrer coopérative. Ava penche son regard : Je, soussignée… jure que les informations que je transmets à la sécurité israélienne sont exactes et vraies. Elle complète, elle inscrit Ava Mohandessi, elle trace son paraphe, le A et le M entrelacés. Elle lève les yeux vers l’homme.

Une invitation.

Poursuivez qu’on en finisse.

L’homme a un mouvement vers elle, son corps s’avance vers le sien, de l’autre côté du bureau, un corps si large, des épaules si vastes, une machine humaine. Ava recule sur sa chaise, intimidée par ce rapprochement.

-Tu es venue pour quelle raison, en Israël ?

-Pour le mariage de la cousine de mon compagnon.

En anglais elle dit boyfriend, ce mot devenu rance, périmé dans sa bouche. Elle a dépassé l’âge d’employer ce mot, elle est devenue trop vieille, voilà, trop vieille, elle va devoir adapter son vocabulaire, y substituer husband ou, à défaut, partner, comme disent les adultes, les gens sérieux.

-Il aura lieu où, le mariage ?

Ava ne sait pas.

Elle lui montre le faire-part, elle avait veillé à le garder sur elle, les parents de Florent leur avait donné ce conseil, Surtout dis à Ava de ne pas se séparer du faire-part, où cas où on lui pose des questions, elle pourra prouver qu’elle est vraiment conviée à ce mariage, que ce n’est pas un alibi.

L’homme se saisit du carton d’invitation aux lettres d’or, où le français et l’hébreu se côtoient, Entourés de leurs famille, Shania Mendès et Dov Simha ont la joie de vous convier à leur mariage le … à Achuza, Beit Hanan, à 17h30 le … Ava ne s’est pas intéressée au lieu, elle ne saurait situer Beit Hanan, alors quand l’homme lui demande où c’est, elle n’a pas la réponse, elle suppose que c’est proche de Tel Aviv, mais pour la géographie exacte, non désolée, elle n’en sait rien, elle hausse les épaules.

Et le numéro de Shania, j’ai besoin du numéro de Shania, dit l’homme de sa voix claire, avec cet horrible accent défigurant son propos, un accent qui ne ressemble à rien de ce que connaît Ava, elle ne pourrait en fixer la source, l’origine, d’où ça vient.

Le numéro de Shania est indiqué ici, souffle-t-elle, en glissant son doigt sur le faire-part.

L’homme recopie, il veut les coordonnées de Shania Mendès, son adresse, son numéro de téléphone, il veut pouvoir la joindre, Shania Mendès, qui ne s’est pas toujours appelée Shania Mendès, mais Sophie Martin, toute une vie, jusqu’à claquer la porte un jour, décréter la France c’est fini, s’envoler pour Israël, changer de nom, changer de vie. Faire son alia.

-Elle n’est pas jeune, Shania. Elle a quarante-huit ans.

Forty-eight sonne comme une insulte, un affront tenant presque du scandale. Il dit forty-eight et un sourire traverse son regard obscur. Il a fouillé dans sa base de données, il a retrouvé Shania Mendès, il a vu son âge. Il n’est pas le premier à se moquer d’elle, de son mariage tardif, Ava aperçoit le mépris qui pointe, le sarcasme qui rôde, face à cette femme d’âge mûr qui prétend jouer les princesses, avec son faire-part doré et ses prétentions, alors il la renvoie à ce qu’elle est, ce qu’elle devrait se contenter d’être. Une femme de quarante-huit ans. Forty-eight years old. Ménopausée bientôt, inféconde bientôt, entre ses cuisses le sang ne s’écoulera plus, le flot vermeille cessera de jaillir.

-Shania Mendès, qui est-ce par rapport à ton boyfriend ?

-C’est sa cousine.

-Sa cousine comment ? Explique-moi leurs liens familiaux, explique-moi en détail.

Le cœur bat vite, encore, encore, ses doigts tremblent. Les liens familiaux ? Ava ne sait plus, son esprit s’embrouille, elle n’a jamais vu Shania, ne sait rien d’elle, sinon qu’elle a changé de nom, sinon qu’elle est très grande, très en chair, Florent a dit monumentale, en détachant bien les syllabes, comme en accentuer l’effet, mo-nu-men-tale. Mais le lien familial, cela lui échappe, elle n’a pas écouté quand Florent le lui a expliqué, lui a décrit les ramifications de sa généalogie compliquée, une famille décimée aux survivants égrenés à travers le monde, une familles éclatée comme la sienne, fragmentée, à la cohésion perdue. Face à son interrogateur elle bégaye, la voici la question piège. L’homme lance un regard à la blonde, n’enchaîne guère sur la question suivante, il laisse Ava au poids de son silence. Ava pédale, dans ses souvenirs elle pédale, elle assemble, les informations, les bribes, les mots, les paroles, elle les lie et les soude, vite, très vite, elle n’a pas le temps, l’homme attend, la blonde la dévisage, leurs regards braqués sur elle, elle réfléchit, elle raisonne, elle souffle :

-Shania est la fille du cousin du père de Florent, voilà, ce sont des cousins, des cousins éloignés, du côté paternel de Florent, c’est ça leurs familiaux.

Ava soupire. Sentiment de s’en être sortie de justesse, d’être passée au plus près de la catastrophe.

L’homme hoche la tête.

Il ne reporte rien sur son ordinateur.

Et lui ?

Est-il né en Israël ? A-t-il émigré, un jour comme Sophie Martin, Sophie Martin devenue Shania Mendès, comme des milliers d’autres Juifs du monde ? Est-il ici depuis son alia, son grand retour ?

Et lui, quelle est son histoire ?

Ava brûle d’envie de lui demander, Et vous ? un incendie crépite en elle, des flammes de curiosité. Et vous, qui êtes-vous, d’où venez-vous, comment vous appelez-vous, à quel âge vous êtes-vous marié, étiez-vous assez jeune ? Jusqu’à quel âge sommes-nous assez jeunes pour nous marier à votre avis ? Elle meurt de renverser les rôles. D’être celle qui interroge. Celle qui piège, donne le rythme, abreuve l’autre de questions, rebondit et exige des précisions. Mais elle se trompe, Ava, l’homme n’est pas marié. Ou ne veut pas montrer qu’il l’est. Ne veut pas renvoyer cette image-là, celle du cœur déjà pris. Non. Elle observe et elle ne voit rien. Nulle trace d’anneau, nulle alliance enserrée autour de l’annulaire, nul signe d’une femme partageant sa vie. Une femme jeune, c’est ainsi qu’il les aime, une femme frêle, qu’il pourrait briser, tous ses os un à un, rien qu’en l’enlaçant un peu fort. Une femme comme la blonde, les jambes allongées devant sa chaise, une beauté hautaine qui heurte Ava.

-Florent est juif ?

-Oui.

-Oh.

Oh, une surprise dans sa bouche, comme un grand étonnement, comme s’il ne le savait pas, comme si Florent n’avait pas inscrit Salzmann et Friedmann sur son formulaire, comme s’il venait de le découvrir. Ava se tait. Elle se contente d’observer la scène et de la mémoriser, car bientôt cette pièce n’existera plus, ni cet homme ni cet aéroport, bientôt elle sera de retour, lancée dans la course folle des jours qui la précipitent vers ses trente ans, elle la fillette qui n’a pas grandi, elle dont les seins n’ont jamais poussé, un simple enflement autour des tétons, une légère ligne, à peine esquissée sous les vêtements.

-Il me faut le numéro de ton vol de retour.

Ava cherche, elle fouille dans ses mails, tape des mots clés, Tel Aviv, Ben Gourion, Roissy, elle fait glisser son doigt sur l’écran, un peu plus haut, un peu plus bas, elle ne trouve rien, il y a la date oui, l’heure oui, mais pas le numéro, elle continue sa recherche, El Al, Paris, flight, airport, elle ne sait plus par quel biais s’y prendre.

L’homme attend, I need the reference of your return flight, please, il a dit.

Peut-être que Florent sait, non il ne sait pas, c’est elle qui a acheté les billets, elle qui a les informations, tout est dans sa boîte de messagerie à elle, il faut qu’elle cherche encore. Je suis désolée je… soupire-t-elle, mais son interrogateur ne se laisse pas attendrir, I need the number of your flight, répète-t-il seulement, c’est important qu’il l’obtienne, la preuve qu’Ava n’a pas décidé de s’établir ici, la preuve qu’elle compte bien repartir, retrouver la France, Paris, sa vie de contractuelle dans un ministère, sa vie perdue entre des millions de vies, happée par le rythme infernal de la ville, les transports, les contraintes, les factures. Elle trouve, finalement, la succession de chiffres et de lettres qui permettra de la pister. Elle montre la démonstration de sa bonne foi. Le 15 juillet, quoi qu’il arrive, elle sera rentrée, elle prendra un taxi, ou le RER, elle tirera la poignée de sa valise grise, elle retrouvera les rues grises d’un Paris qu’elle n’aime plus, qu’elle a autrefois adulé et passionnément adoré, mais qui l’épuise désormais. L’homme recopie, KV3UJJ, la précieuse combinaison.

-Tu seras logée où, là-bas ?

Il veut savoir. Quelle adresse précisément, quel hôtel, quel airbnb, quel hôte, quelles dates, et Ava panique une fois de plus, cherche les messages, les discussions whatsapp, les mots clés sur gmail, les logements c’était la responsabilité de Florent, lui qui s’en était occupé, alors Ava cherche, parmi les messages transférés, ceux qui commencent par TR, elle s’active, ses longs doigts aux ongles rongés s’agitent sur le clavier virtuel, elle s’imagine le regard de la blonde posé sur elle, un regard ardoise, glacé comme une banquise, un regard ennuyé de vendredi soir gâché. Elle a mieux à faire la blonde, que de croupir dans le coin d’un bureau, elle a mieux à faire que de rester là, les cheveux coiffés en vagues ondulées, les ongles roses soigneusement manucurés, les sandales argentées dévoilant ses chevilles tatouées, et Ava en est presque désolée.

-Voilà, c’est ça, ce soir je dors-là, dit-elle à l’homme. Il demande à voir son téléphone, à l’avoir entre ses mains, pour lire lui-même, chacune des conversations avec les hôtes de airbnb, il veut savoir qui figure dans la discussion, si Florent s’y trouve lui aussi, si d’autres personnes y figurent. L’homme ne reporte rien, mais il lit tout, les indications pour trouver la bonne rue, pour récupérer la clé, des détails dont Ava n’a pas pris connaissance encore. Il frappe sur son clavier, une cadence un peu lente. De lui se dégage une tranquillité assurée, un calme puissant. L’homme respire la terre, l’ancrage au sol. Si d’emblée elle ne l’avait pas détesté, s’il n’était pas son adversaire, face à elle en train de l’évaluer et de la surveiller, peut-être, oui, peut-être que quelque chose en lui la séduirait.

-Tes parents sont donc soufis ?

-Oui.

-Et toi ?      

Ava hausse les épaules. Elle ne sait pas. La réponse n’est pas claire. Ava est un peu de ci, un peu de ça, un peu de rien, un peu de tout, rien de fixe ou de délimité. Mais il faut une réponse claire. Un oui, un non, une solution binaire. Il n’est pas admis de flotter, dans un ailleurs, dans un brouillard de doutes et d’hésitations, dans un à peu près en dehors du monde. Alors elle répond oui. Oui, car le soufisme lui plaît. Son ouverture, sa poésie, ses paons aux fabuleux plumages, ses roseaux chantants et ses aigles philosophes, Hafez, Saadi, Rumi, Attar, leurs vers enivrants et leurs paraboles imagées pour illustrer le voyage de l’âme dans sa quête d’élévation. Oui, le soufisme lui plait. Ce soufisme des apparences, qui ne dit rien des déchirures internes, au sein même des communautés, parfois si sectaires, si conservatrices dans leur appréhension du monde, des relations et de la place des femmes. Ce soufisme de l’enrobage social, oui elle y tient, elle le brandit avec fierté tout en sachant qu’il ne traduit pas la réalité des mentalités.

-Tu es donc musulmane ?

Elle ne répond pas, elle ne sait pas quoi répondre. Ava se reconnait trop peu dans cette communauté qui se revendique musulmane, dans ses valeurs dominantes, elle ne s’identifie guère à l’image que l’Islam renvoie, elle déteste les préjugés que véhicule la religion de ses parents, qui ancrent l’inconscient, et même le sien, elle qui ne supporte plus la vue d’un foulard dans le métro. L’Islam maintenant c’est devenu ça, pour les gens ça se limite à ça. Le terrorisme, les attentats, la charia, l’infériorité des femmes, la fermeture sociale. Les repas hallals dans les cantine, la non mixité dans les piscines, la polygamie, la burqa et les burqinis, les prières de rue, le voile à l’école, le voile à l’université, le voile des mères accompagnatrices des sorties scolaires, le voile des puéricultrices de la crèche Babyloup, le fléau de la radicalisation, les conversions dans les prisons, le nombre de Musulmans dans les manifestations, combien étaient-ils dans la rue après l’attentat de Charlie Hebdo ? Ah, nous n’en avons pas beaucoup vu, leur mobilisation était faible !  Mais étaient-ils comptés pour qu’on conclut à leur faible nombre ? Y’avait-il un compteur pour les dénombrer ? Sur quel critère ? Sur le nombre de voiles ? Sur le nombre de barbes ? Sur la quantité de peau basanée, de cheveux noirs ? Ava y était, sa mère et sa grand-mère aussi, elles étaient là, présentes toutes les trois, fondues dans la foule brandissant des drapeaux bleu blanc rouge. Ont-elles bien été comptabilisées ? Y’avait-il un drone pour les repérer ?

Non, non, elle veut rien à voir avec ces mots-là, ces concepts-là, elle ne veut pas être perçue comme telle, une Musulmane. Elle préfère encore l’Iran. La Perse. Le zoroastrisme, la civilisation millénaire, Cyrus le Grand, Persépolis, la royauté, le glamour de Farah Diba, cette terre mystérieuse à l’actualité sulfureuse. Qu’on la réduise à être Iranienne, seulement Iranienne, c’est agaçant mais d’accord, à la limite, passe encore. Iranienne ok, elle est Iranienne de sang, Iranienne d’héritage, elle vient de cette Terre-là. Mais Musulmane, non, elle n’a pas la force de soutenir cette identité, celle des envahisseurs arabes de la Perse d’autrefois. Elle n’a pas la force pour ce jugement si lourd ce jugement à l’égard de tout ce qu’elle n’est pas, de tout ce qu’elle déteste. L’agneau égorgé dans une baignoire, la viande halal, la non-mixité, les imams intégristes, la dissimulation des femmes sous des couches de tissus, c’est trop à l’inverse de ce qu’elle est, de la façon dont elle se perçoit.

Il y a quelques rituels qu’elle continue à pratiquer, des rituels transmis par sa mère. Le Ghossl, par exemple. Une certaine façon de se purifier à l’eau, après les règles ou les rapports sexuels. Kiana lui expliquait, Dieu a dit qu’il faut faire comme ça : d’abord la tête, puis à droite, puis à gauche. Quand elle constatait qu’Ava ne saignait plus, que la petite poubelle de la salle de bains n’était plus saturée de serviettes hygiéniques usagées, elle lui rappelait de ne pas oublier son ablution lorsqu’elle prendrait sa douche, On ne plaisante pas avec la parole de Dieu. Désormais, quand elle y pense, elle y pense rarement, Ava rejoue ces gestes-là, mécaniques, elle oriente le jet brûlant de la douche, d’abord la tête et le cou, puis la partie droite du corps, ensuite la partie gauche, ou bien est-ce l’inverse, elle n’a jamais mémorisé l’ordre. Ce n’est plus tellement pour Dieu qu’elle s’y astreint, mais plutôt pour sa mère, pour ne pas heurter le désir de Kiana, sa voix dans ses oreilles de fille, de petite fille, poitrine plate, jambes maigres comme des crayons, onze ans et onze mois, qui en revenant de l’école, un après-midi de juin, a découvert sa culotte envahie d’un flux pourpre déjà durci, épais sur le tissu, assise sur la cuvette des toilettes et n’osant pas se relever, n’osant pas changer de culotte et souiller celle-là encore, maman j’ai du sang sur ma culotte, vite tu peux rentrer, et puis était-ce sûr que c’était pour de bon, qu’elle était réglée, comme les filles qui deviennent femmes, n’était-ce pas autre chose, une maladie, une hémorragie, après tout c’était trop tôt, elle n’était pas prête, la petite Ava si maigre, aux hanches droites et aux seins absents, pour ce corps devenu pubère si vite, ce corps à mille lieues d’accueillir en lui un homme, ou d’expulser un enfant.

-Tu es musulmane ou tu n’es pas musulmane ?

La blonde la regarde comme si elle était idiote, Muslim or not muslim, ce n’est pas si difficile à comprendre.

-Plus ou moins.

-Plus ou moins musulmane ?

 -Oui.

-Je ne juge pas. Tu peux assumer le fait d’être musulmane, je n’ai pas de problème avec ça.

Ava secoue la tête. Elle n’a rien à assumer.

-Tes parents retrouvent des gens pour prier et pratiquer leur culte ?

-Il leur arrive de se réunir entre soufis.

-Et tu te joins à eux ?

-Non.

-Pourquoi ? Tu ne pries pas ?

-Cela peut arriver, mais je préfère être seule.

L’homme écrit, reporte, Ava se demande à quoi servira ce fichier qui enregistre des phrases stupides comme « la suspecte Ava Mohandessi indique qu’elle préfère prier seule. » Et puis qui le lira, ce compte-rendu sur elle, sur ce qu’elle est, sur ce que sa famille incarne, sur la manière dont elle prie. Qui s’intéressera à ces quelques réponses lacunaires censées contenir la complexité de son existence ?

-Tes parents vont quelquefois à la mosquée ?

-Non !

Une emphase qui lui a échappé. Ava n’aime pas les mosquées, ses parents ne s’y rendent jamais. Les mosquées en France ? Un repaire de salafistes, à fuir à toutes jambes, c’est ça qu’ils disent. Même lorsque l’occasion se présente, Ava évite les mosquées. A Beyrouth, elle était restée à l’extérieur, tandis que Florent voulait visiter, admirer l’architecture de ce lieu qu’il trouvait si beau. Il était entré comme il voulait, il avait seulement dû enlever ses chaussures. Ava, comme les autres femmes, n’avait d’autre choix que de revêtir une large cape noire, un tissu opaque, censé la couvrir de la tête aux pieds. Une tchâdor ! Un déguisement de croque-mort ! Voilà, c’était la condition pour entrer, pour visiter, pour prier. Ava refusa. Même pour quelques minutes. Ces combinaisons, maintes fois servies, la dégoûtaient. Se frotter au voile porté par d’autres, frotter ses cheveux contre le hijab tant de fois usité, renier son corps, son existence de femme, lui apparaissaient un sacrifice insoutenable. Oui c’était un prix à payer trop lourd que de devoir disparaître pour exister. Ava avait fait signe à Florent, je t’attends là, vas-y, et elle avait attendu dehors, elle la Musulmane, elle avait patienté le temps que son conjoint Juif pénètre à l’intérieur de la mosquée, refusant de devenir un funeste fantôme tandis que les hommes restaient libres d’aller, de venir, en jean et chemise, la nuque dégagée. Elle éprouvait de la colère, une très vive colère, que l’Islam soit devenu cela.

L’homme s’impatiente, il ne comprend pas Ava, ses hésitations, ses épaules haussées, ces sourcils froncés, ses flottements, elle n’entre pas dans la grille qu’il doit remplir pour établir son degré de dangerosité,son niveau de menace contre la sécurité du pays.

-Je peux savoir pourquoi, quand j’aborde l’Islam, tu fais preuve d’un tel rejet ? D’une telle agressivité ? Je ne suis pas là pour juger ta foi, tu peux être sincère. D’ailleurs, je suis moi-même musulman.

I’m Muslim, il a dit, et Ava sait qu’il ment, forcément il ment, ce type du Shin Bet, il veut la faire parler, lui faire cracher ses secrets, alors il n’a rien trouvé d’autre, pour attirer sa confiance, faire s’effondrer ses barrières de suspect récalcitrant.

-Je ne me reconnais pas beaucoup dans la communauté musulmane en France, c’est tout.

-Pourquoi ?

-Je suis assez éloignée de la pratique, et je ne m’identifie pas tellement à la culture islamique. C’est tout.

-Tu fais référence à quoi ?

-Pleins de choses. Le voile, par exemple.

-Le voile ?

-Oui, le voile. Ce n’est pas que le voile, non, mais c’est aussi le voile. Le voile est un exemple. C’est le plus visible, le plus évident.

The veil, recopie-t-il sur son ordinateur, le voile, ou l’infériorité des femmes dans un tissu. Une fois de plus, Ava repense à Warda, la Tunisienne aux grands yeux bleus, la camarade du stage avocat, qui revendiquait ce droit-là, celui de porter son voile comme elle l’entendait, et un burkini sur la plage si elle le voulait, indifférente à sa réputation, dans cette structure flamboyante des Champs Elysées où les filles étaient belles et les honoraires élevés, où l’on défendait les banques et les escrocs, avec des data room dédiées, des logiciels performants, des cookies à volonté, chocolat noir chocolat au lait chocolat blanc, et une porte blindée. Elle ne manquait pas de caractère Warda, elle n’était pas soumise, elle n’en faisait qu’à sa tête, ne se laissait impressionner par personne, ni par les associés milliardaires, ni par les collaborateurs pervers. Pourtant elle acceptait ce principe-là, de se couvrir pour exister, de se dissimuler derrière un voile et d’en être fière. Comment était-ce possible ?

-Tes parents pratiquent le zakat ?

-Le quoi ?

-Tu ne connais pas le zakat ?

-Non. Qu’est-ce que c’est ?

Il la regarde comme si elle affabulait, qu’elle se foutait de lui. Elle était Iranienne, elle était musulmane, more or less musulmane avait-elle dit. Comment pouvait-elle prétendre ne pas connaître le zakat ? Le regard d’Ava reste fixe et vide, sa bouche légèrement entrouverte, cette bouche pulpeuse qu’elle aime colorer, de rose de pourpre de brun ou de violet,des rouges à lèvres elle en a plein, une dizaine, une vingtaine peut-être. Elle ne démord pas, Ava, elle ne connaît pas le zakat, pas plus que le sens du mot stream tout à l’heure.

-Le zakat, c’est une obligation, pour les musulmans, d’offrir une partie de leurs revenus à des œuvres caritatives, dit l’homme en se penchant un peu plus vers elle, l’air heureux de lui exposer son savoir. Il a une belle prononciation de l’arabe, le « z » dans sa bouche n’est pas un z, mais un son intermédiaire entre le « d » et le « z », un peu comme le « th » anglais, une subtilité que le persan ne s’est jamais approprié, laissant ces variations-là à l’arabe, ne les intégrant pas à son propre usage de la langue.

Tes parents, ou toi-même, vous soumettez-vous à cette obligation ?

-Non.

-Vous ne donnez pas d’argent aux associations caritatives ?

-Mes parents, je ne sais pas s’ils le font. Moi, je donne parfois de l’argent à des associations. Mais pas pour le zakat, juste parce que j’en ai envie.

-Tu donnes à qui ?

-A des associations de protection des animaux.

Il esquisse un sourire, un brin moqueur, le même que pour les quarante-huit ans de Shania, la mariée à l’âge canonique.

Cute.

Ava baisse la tête, regarde le sol, se sent rougir, une caresse brûlante réchauffe ses joues. Elle n’a plus froid, plus du tout, elle étouffe dans sa petite robe à fleurs sous laquelle elle est nue.

-Tu vas visiter quelles villes en Israël ?

-Tel Aviv et Jérusalem.

-Les territoires palestiniens aussi ?

-Non.

-Pourquoi ?

-Ce n’est pas prévu.

-Et pourquoi Jérusalem ?

-C’est Florent qui l’a suggéré.

-Pourquoi ?

-Il aime cette ville, il voudrait me la faire découvrir. 

-Tu vas visiter Al- Aqsa ?

-Pardon ?

-Al Aqsa.

-Je ne sais pas ce qu’est Al Aqsa.

– Tu ne connais pas Al Aqsa ? La mosquée Al Aqsa ?

-Non.

Il joint les mains, l’homme. Il ressemble si peu à Florent. Ses traits sont bruts, son visage large, sa peau rugueuse, ombrée de brun. Floraison de poils défiant la discipline du rasoir, luttant pour s’épanouir avant le prochain passage. Ses mains immenses pourraient tuer. Ava imagine le torse vaste, la musculature ferme sous des couches moelleuses de graisse. Elle visualise des tatouages aux formes extravagantes sur la chair bronzée des bras, d’autres sur ses mollets poilus, bestiaux de virilité. Oui, quel contraste avec Florent, le jeune homme délicat aux attaches fines, aux cils de poupée et aux lèvres de fille, à la nervosité vrillante et aux nuits intranquilles.

-Je travaille ici depuis sept ans. Et en sept ans, c’est la première fois que je rencontre un Musulman qui ne connait pas Al Aqsa. Florent ne t’a pas évoqué l’existence de la Mosquée au dôme d’or ? Il ne t’a pas proposé d’aller la visiter ?

Pour Aqsa aussi, il prononce comme il faut, avec le ق qui n’est ni un k ni un g, un son guttural que les Occidentaux sont incompétents à restituer, mais qu’il énonce avec la précision d’un natif de cette langue chaude et sauvage dont Ava ne connaît que quelques mots.

Et lui ?

D’où vient-il ?

D’où vient cet homme à la voix rauque, à la si juste prononciation de l’arabe, cet homme employé du Shin Bet, au physique guerrier, qui se prétend musulman ?

-Non, vraiment, cela ne me dit rien. Florent ne m’en a pas parlé.

-Tu n’as même pas consulté un guide touristique ?

-Pas vraiment.

-Tes parents savent que tu voyages ici ?

-Oui.

-Tu leur as dit que tu venais ?

-Oui.

-Vraiment ?

-Oui, oui.

-Et ils ne t’ont pas parlé d’Al Aqsa ?

-Non.

-Alors qu’ils sont musulmans ?

-Oui.

Surprise dans son regard, où le doute perce, la confiance s’émousse, Elle n’est peut-être pas si idiote, elle le fait exprès, à essayer de m’embobiner avec sa petite voix, sa robe à fleurs et son corps frêle, elle essaie de me perdre, avec ses plus ou moins, ses je ne sais pas, elle se joue de moi.

-Si vous voulez, je leur en parlerai, je leur demanderai pourquoi ils n’ont pas évoqué Al Aqsa.

Il frotte l’une contre l’autre, comme on fait crépiter une allumette. La blonde s’est redressée sur le tabouret, les yeux aciers plantés sur Ava comme un dard. Depuis le début de l’entretien, elle n’a rien dit, elle ne dira rien.

– Tu as récemment voyagé dans des pays arabes ?

-Oui, au Maroc, il y a un an.

-Très beau pays. J’adore le Maroc.

Sourire de nacre, reflets d’opale. Diamant tranchant dans sa chair d’enfant, d’éternelle fillette, diamant aiguisé qui la déchire. Elle saigne, Ava. Elle saigne parce qu’il la trouble, cet homme qu’elle abhorre, elle saigne de cet attrait qu’il exerce sur elle, et qui la transforme, dans la façon dont elle se tient, les jambes croisées, la tête penchée, qui la rend fille, fille face à un homme, fille soudain soucieuse de son apparence, fille dans un rapport sexué. Elle le déteste, lui et son sourire d’ivoire, et elle se déteste, d’être une fille, rien qu’une fille, programmée pour plaire aux hommes. Très beau pays, répète-t-il encore, la voix forte, riant presque. D’autres pays arabes encore ?

-Oui, le Liban, aussi

L’homme se tait, ses doigts frappent le clavier, très vite soudain, il ne rit plus du tout, les perles nacrées de son sourire se meurent. Ses sourcils se froncent, le ton durcit, la beauté s’en va.

-Florent a dit qu’il était juif lorsqu’il était là-bas ?

-Non.

A qui aurait-il pu le dire ? Au vendeurs dans les supermarchés ? Aux caissiers des musées ? Aux chauffeurs des Uber ?

-Avez-vous été interrogés là-bas, à l’aéroport, comme vous l’êtes ici ?

-Non.

-S’est-il passé quoi que ce soit d’inhabituel lors de ce séjour ?

-Non.

-Rien ?

-Rien.

Il la regarde, il vérifie, il cherche, un doute, une hésitation, la trace d’un mensonge, et il retranscrit. Non, rien d’étrange à Beyrouth, seulement le goût lacté des mohalabieh au parfum d’oranger, la mélodie des discussions aux tables des restaurants, murmures mâtinés d’arabe, de français et d’anglais, mixture curieuse dans les bouches de femmes et d’hommes aux carrefours de mille et un mondes. Seulement les balades dans une ville blessée, criblées d’interstices mortifères, une ville reconstruite et orgueilleuse de son luxe, de ses nuits enchantées. 

-Quels endroits avez-vous visité ?

-Beyrouth, dans le quartier d’Achrafieh. Les montagnes du Chouf, à Deir El Qamar. Une journée à Byblos, aussi, que les Libanais appellent Jbeil.

Il écrit, l’homme. Transcription exacte des mots d’Ava. Achrafieh : quartier chrétien de Beyrouth. Deir El Qamar : village chrétien des montagnes du Chouf. Jbeil : ville chrétienne aux ruines antiques.

Ava revoit. La musique assourdissante dans les bus collectifs. Son corps trempé et moite. Sa robe devenue torchon pour essuyer l’eau de ses seins, l’eau de ses cuisses, l’eau de ses omoplates emportées par le torrent de chaleur. Son refuge, au creux d’un rocher, sa renonciation à explorer le site de Jbeil. Elsa, elle, y serait allée, Elsa si forte qu’elle bravait tous les dangers, qu’elle supportait les rafales du vent, le martèlement du soleil indien, et Florent suivait son spectre, à sa suite il avançait et souffrait, asphyxié par la touffeur orientale, il gravissait un temple qui ne lui était rien, le sac-à-dos vissé sur le dos, il poursuivait, relevant les défis de son amour perdu, malgré la décharge insupportable, le rictus dans son corps endolori. Elle revoit. Les cèdres du Chouf. La quiétude de la montagne. Elle ne dit pas tout. 

-C’est tout ? Byblos, Beyrouth, le Chouf ?

-Oui.

Ava ne dit pas tout. Elle ne dit pas Tripoli, la ville traditionnelle, la musulmane. Les assortiments au goût de rose, de pistache et de safran dans la meilleure pâtisserie de la ville. Le regard des hommes, tous les hommes, soudé à elle. Dans la rue, elle était la seule à déambuler les bras nus, dans son débardeur noir à pois blancs, ses lèvres teintes de mauve, l’œil noir provocateur, refusant de baisser les yeux, jouissant qu’à son passage le temps s’arrête. Non, elle ne dit pas Tripoli, la ville des sucreries et de l’Islam rigoriste, des marchés bruyants aux arômes mêlés, elle ne dit pas sa visite sur ce coin de Terre, à l’orée d’un monde ancien où le soleil culmine.

Elle ne dit pas la plongée dans la majesté romaine, le temple de Bacchus, le souvenir fertile de Vénus, la grandeur d’un temps perdu. La sécheresse de cette journée enflammée, de cet air électrique. Le chauffeur aux yeux bleus, aux lèvres muettes, partout près d’eux, à les conduire et les guider, Florent et elle. Le son des tirs et la vue des tanks, les soldats dans leur uniforme kaki, alertes et prêts au combat, au bord de la frontière syrienne. Le souvenir de Baalbek la brûle. Elle n’en dit rien, pas le moindre mot. Dans sa petite robe de couleur feu, rien que d’y penser, elle flambe.

-Vous ne vous êtes pas rendus à d’autres endroits ?

-Je ne crois pas.

-Vous n’avez pas croisé de drapeaux du Hezbollah ?

-Non.

-Nulle part ?

-Non, nulle part.

-C’est curieux. Au Liban, il y en a presque partout, Ava.

L’homme ne reporte rien sur son ordinateur. Il ne détache pas son regard d’elle, qu’il vient pour la première fois d’appeler par son prénom. A-va. Les deux syllabes fondent dans sa bouche comme du chocolat. A-va. Si elle avait pu prévoir, elle aurait… Oh, qu’aurait-elle fait ? La robe rouge ? L’épais trait noir autour des yeux ? Si elle avait pu prévoir qu’un homme allait la détailler, l’interroger, de si près et pendant si longtemps, qu’aurait-elle fait, qu’est-ce qui aurait changé ? Se serait-elle accoutrée pour s’éloigner d’elle-même, de la fillette brune et perdue assise sur une chaise, le visage nu et la coiffure défaite, dans une arrière-salle de l’aéroport de Ben Gourion  ?

-Maintenant, si tu es d’accord, je vais passer à un registre plus personnel. Ok pour toi ?

-Ok.

Elle veut garder l’image de cet homme en elle, les yeux noirs, le corps large, le crâne rasé, la peau tannée de cuivre et de terre. Il l’accompagnerait dans ses songes, dans ses moments d’évasion, il nourrirait son imaginaire, cet inconnu derrière le souvenir duquel elle mettrait tout, une allégorie d’autres vies possibles, une injection d’illusion.

-Dis-moi, Ava, en quelle année tes parents ont-ils quitté l’Iran ?

-Dans les années 1970. Je ne sais pas exactement en quelles année. Ma mère étudiait aux Beaux-Arts, mon père était inscrit à l’université de droit à Lyon. Après la révolution, ils ne sont pas retournés vivre en Iran. Même s’ils y ont longtemps pensé.

Ava entend, un écho lointain qui chante.

Le son de la radio chaque soir. La radio en persan sur RFI, Radio France International, qui relatait l’actualité iranienne chaque jour, à laquelle Kiana restait accrochée, qu’elle écoutait dans la cuisine pendant qu’elle préparait le repas, faisait cuire le riz, découpait la viande en dés, la viande ensuite mijotée dans une large marmite, elle y ajoutait des herbes aux parfums entêtants, des écorces de citron, du concentré de grenade, des oignons frits, les ingrédients d’un chaudron magique trop long à cuire, Ava s’impatientait face à cette longue attente. C’est prêt, c’est prêt ? Ava aurait aimé faire taire la voix nasillarde de l’homme. Pourquoi connaître l’actualité de l’Iran si on habite en France ? interrogeait l’enfant qui ne comprenait pas. Chaque année, une nouvelle destination de vacances, Portugal, Grèce, Italie, Guadeloupe, Tunisie, Turquie, mais l’Iran, jamais, ils évitaient cette destination-là, la seule qui leur appartenait. Alors quel sens à se coltiner un vomi verbal qui ne les regardait en rien ? Mais Kiana persévérait, chaque soir au rendez-vous, la radio s’allumait, le débit du journaliste au phrasé affecté retentissait, fond sonore de leurs soirées. Le régime est sur le point de s’effondrer, c’est qu’ils annoncent, l’opposition est trop forte, la chute est imminente, clamaient Kiana et Mostafa, persuadés, convaincus d’être dans le vrai. Les mois passaient, la rengaine restait la même, Kiana restait accrochée à son rêve. Elle mit une bonne dizaine d’années à y renoncer, et la voix horripilante du journaliste quitta leur quotidien, au profit du journal de vingt heures de France 2.

L’homme poursuit, ses yeux bruns rivés sur ceux d’Ava, duel de jais, un sombre intense.

-Pourquoi sont-ils restés ?

-Ils ne voulaient pas vivre sous le régime islamique.

Le ton d’Ava comme une évidence, teintée de rage, fardée d’agacement. Il se joue de moi, il se joue de moi, cet homme qui me pose des questions stupides, pourquoi sont-ils restés en France à ton avis, alors qu’on établissait le respect de la charia, alors qu’on confisquait les biens de la bourgeoisie, alors qu’on gouvernait par la religion, alors qu’on imposait une dictature, alors qu’on muselait une jeunesse,alors qu’on fouettait les femmes libres et les couples non mariés, alors que la police surveillait les tenues et surgissait dans les maisons pour interrompre les soirées, alors qu’on pendait les homosexuels et les opposants politiques, alors qu’on violait les vierges pour mieux les exécuter, pourquoi crois-tu qu’ils sont restés en France, pourquoi crois-tu que tant d’Iraniens émigrent, aujourd’hui encore, par avion par bateau, légalement clandestinement, pourquoi crois-tu que notre diaspora est si nombreuse ?

L’homme ne réagit pas. Ni sourire, ni soutien. Il transcrit. La blonde n’écoute plus, ne s’intéresse plus, le malheur des exilés l’indiffère, c’est vendredi soir, elle n’en peut plus, elle est si pimpante, si apprêtée, cloîtrée dans un aéroport vide, quand la ville attend sa beauté, l’or de ses cheveux pour s’animer.

-Tu as encore de la famille là-bas ?

-Quelques cousins du côté paternel.

-Tu n’y es jamais allée, toi ?

– Pas une fois. Et mes parents n’y sont pas retournés.

-As-tu un passeport ou une carte d’identité iranienne ?

-Non.

-Et tes parents ?

-Non plus.

-Es-tu parfois contactée par l’ambassade iranienne, pour une raison ou pour une autre ?

-Non.

-Y es-tu déjà allée pour une raison quelconque ?

-Une fois.

Sa voix a tremblé. Rien pourtant, n’est plus banal que de se rendre à la l’ambassade. Sefarat (ambassade), davat nameh (invitation), tant de mots omniprésents dans l’entourage de Kiana et Mostafa, parmi ces soufis qu’ils fréquentent. Vous connaîtriez quelqu’un qui travaille à l’ambassade ? Voyez-vous, mon dossier a pris du retard… Mais face à l’homme, la sensation d’avoir commis un acte répréhensible.

-C’était au moment du décès de ma grand-mère, la mère de mon père, Shadi. Pour la gestion de l’héritage. Mon père étant interdit de séjour en Iran, j’ai dû accorder un mandat à un avocat que mon père connaissait, pour qu’on nous transfère l’argent de la vente de son appartement. Mais cela ne s’est pas fait. La vente n’a pas eu lieu. Alors j’y suis allée pour rien.

Ava se souvient. Sortie à la station Iéna. Ava savait qu’elle y allait pour signer le papier, mais le papier c’était quoi, elle n’avait pas compris, les discussions s’était éternisées, entre sa mère et son père, sur ce qu’il convenait de faire, quelle technique, quel montage, pour toucher l’argent d’un héritage légitime lorsque les banques occidentales refusent de transiger avec le pays en cause, quelle astuce quand on est la cible d’un embargo, de sanctions financières, et de punitions, qui s’abattent sur nous, simples civils ayant eu le malheur de naître au mauvais endroit, sur nous qui ne sommes coupables de rien ? Ava devait signer le papier, le papier permettant de récupérer l’argent, et avec cet argent, mille et un projets. Même si la somme restait modeste, elle offrait de quoi acheter un petit studio, investir un peu pour l’avenir. Elle s’y rendit avec Kiana. Arrivées sur place,le voile s’imposa. Sortir le foulard de son sac et le poser sur sa tête. Dans la salle, toutes les femmes en portaient un. Les Iraniennes et les Françaises. Mais les Françaises le nouaient négligemment, d’une manière lâche et peu sérieuse. Inversement les Iraniennes s’étaient astreintes à le porter avec conscience, à ne rien laisser dépasser, pas par conviction mais par calcul. Les enjeux n’étaient pas les mêmes. Les Françaises étaient libres, les Iraniennes ne l’étaient pas, elles avaient leur famille en Iran, qu’elles voulaient recevoir, ou pouvoir retrouver. Elles y avaient leurs biens et une partie de leur vie. C’était trop important, trop essentiel pour oser, pour mépriser la tenue islamique face aux salariés de l’ambassade, elles ne disposaient pas de ce luxe-là, les Iraniennes. Elles n’étaient pas là pour le tourisme, des étoiles pleins les yeux, pressées de découvrir cette fascinante culture perse qui leur était inconnue. Elles n’étaient pas là, impatientes de parcourir les paysages arides d’une terre traversée par le désert, marquée par les vestiges d’un passé grandiose. Les Iraniennes venaient ici car elles n’avaient pas le choix. Alors elles se conformaient au règlement.

Ava, elle, ne s’y résolvait pas. Elle vomissait ce tissu, ce joli tissu jaune que Kiana avait emporté pour elle. Elle ne voulait pas l’enrouler sur sa tête, cette obligation sexiste, cette insulte à l’égalité. Ce scandale à la liberté. Pour Kiana, ce n’était pas un problème. Elle n’éprouvait pas cette haine du voile, que sa nourrice Tooba portait, qu’elle-même s’était astreinte à porter, pendant les sept ans passés au service des Modjaheddins du peuple, chaque matin elle le nouait avant de se rendre au quartier général de l’organisation, à Auvers sur Oise, avant de regagner les quartiers chics de Paris le soir tombé. Le voile n’était pour elle qu’un accessoire, que l’on mettait puis qu’on enlevait, un simple accessoire qui n’était rien. Rien d’important. Elle trouvait même qu’il rendait les femmes jolies, et aidait à les faire paraître plus jeunes, le tissu permettant de dissimuler les contours affaissés des visages vieillissants. Le voile dissimulait l’aspect clairsemé de son propre crâne, la mousse vaporeuse de ses cheveux, les séquelles de cette chute diffuse qu’elle avait légué à Ava. Avec le voile, plus besoin de se colorer le crâne avec de l’ombre à paupière pour dissimuler sa faible densité capillaire, plus besoin d’user du subterfuge des turbans et des bandeaux pour masquer les ravages de l’alopécie. Si seulement le climat en France était moins islamophobe, peut-être que je me déciderai à le porter, lançait-elle quelquefois, et riait de la réaction révoltée d’Ava, de ce cri insurgé qui s’élevait de ses tripes.

Dans les locaux de l’ambassade, la jeune femme bouillonnait. Les cheveux d’Ava étaient secs, paille noircie de charbon, ils étaient trop longs et trop raides, elle avait honte d’eux, de leur texture, de leur aspect fatigué et plat, mais ce jour-là elle se battait pour les exhiber, à la vue des femmes et des hommes derrière les guichets, cette masse capillaire informe devait être vue, elle devait être exposée, tel un instrument politique. Son foulard jaune soleil, couleur de lumière, ne cessait de choir sur ses épaules. En Iran, elle n’aurait jamais pu porter une telle couleur, une couleur si vive et si joyeuse, elle aurait dû s’astreindre au noir, au bleu marine, aux teintes sombres, pour ne pas risquer d’exciter les hommes par un pigment trop éclatant. Mais bien que jaune, ce foulard restait un foulard, il restait une atteinte à sa dignité de femme. Que les Etats-Unis l’envahissent et détruisent ce pays de merde, ce régime de merde, espéra-t-elle. C’était la première fois qu’elle se figura cette pensée si fort, avec une telle clarté. Si les Iraniens n’étaient pas capables de renverser le pouvoir en place, qu’une force étrangère s’en occupe, si c’était l’unique solution. Les poings serrés, dans ce coin d’oppression niché en plein seizième arrondissement, elle fulminait. Lorsqu’elles furent enfin reçues, ce fut un cuisant échec. Je ne peux pas vous recevoir car le père n’est pas là, jugea la femme au visage dur qui leur faisait face, derrière la vitre en verre de son guichet. « Comment ça vous avez besoin du père ? Je suis la mère, cela ne suffit pas ? » « Non. Sans la reconnaissance du père, elle ne peut pas signer ce papier. » « Mais elle est majeure, elle a vingt-cinq ans. » « Cela ne fait rien. » « Supposez qu’elle n’a pas de père cet enfant, qu’il n’y a que moi. » « Et bien nous ne pouvons rien pour vous, rentrez chez vous. Pour signer ce papier, il faut la preuve que cette personne est Iranienne, et la nationalité ne se transmet que par le père. Prouvez qu’elle a un père iranien, qui l’a reconnue, et vous pourrez venir signer le papier. » « Et la mère ça compte pour rien ? » La femme derrière le guichet haussa les épaules. Non. La mère ne compte pour rien. Kiana et Ava rangèrent le voile dans leur sac, Kiana au bord de la crise de nerfs, hurlant contre ce système patriarcal qui ne reconnaissait pas leur place aux mères. Le voile ne la dérangeait pas, c’était la primauté du père qui la chiffonnait. Elles durent y retourner avec Mostafa.

-Il ne s’est rien passé de spécial, là-bas ? Tu as juste signé le papier ?

-Oui, c’est ça.

-Ils ne t’ont pas demandé autre chose ?

-Non… autre chose, qu’est-ce que vous entendez par là ?

-Tu n’as pas aucun papier iranien ? Une carte d’identité ? Un passeport ?

-Non. Je n’ai rien, aucun papier. J’ai signé et je suis partie.

-L’ambassade ne t’a pas recontactée ?

-Non.

-Tu n’y es pas retournée ?

-Non, jamais.

Elle sait que ce n’est pas vrai, ce qu’elle dit, elle sait qu’elle ment un peu, à vrai dire elle ne se souvient plus, presque plus, elle obéissait, elle n’y comprenait rien et se soumettait aux ordres, maintenant la signature, maintenant la photographie, et maintenant les empreintes digitales, les doigts de la main gauche, les doigts de la main droite, trempés dans de l’encre ici, posez les là, plus fort s’il vous plaît, quelques secondes encore, attendez un peu, ne bougez plus je reviens vous chercher. Ava ne dit pas tout, ce n’est pas volontaire, pas vraiment, cela fait si longtemps qu’elle n’y a plus pensé, à l’encre sur ses doigt et à son portrait photographié, à ce shenasnameh (carte d’identité), légué par la femme du guichet, la femme froide au visage dur, qui esquissa un sourire lorsqu’elle le lui tendit, des félicitations à la bouche. Ava confia le document à sa mère, ce shenasnameh de fille iranienne voilée, que Kiana rangea dans l’un des multiples classeurs condensant retraçant leur vie administrative, dossiers médicaux, bulletins scolaires, formulaires d’inscription, contrats de travail, fiches de paie, titres de propriété, papiers bancaires, feuilles d’impôt, courriers des mutuelles, de la sécurité sociale, RIB, attestations, justificatifs de domicile.  Le shenasnameh était sans doute là quelque part, dans ce temple de paperasse, cette carte d’identité qui n’avait jamais servi, qu’Ava avait éludé.

A l’homme aux yeux sombres, elle a répondu non, avec aplomb et assurance. Non. Sans hésiter. Quand le souvenir remonte, c’est trop tard pour le dire, pour se corriger.

Le doute se lit dans les yeux de l’homme. Les négations d’Ava sont trop péremptoires, mais il n’ira pas plus loin pour la tester. Il s’approche d’elle un peu plus, sur son bureau son corps se penche. Il est fort, il est très fort, remarque Ava, il est très fort pour se rendre agréable, complice, mais garder la bonne distance, il sait y faire, sourire et plaisanter, reprendre son sérieux, il est doué, il est très doué. Ava se crispe, un peu plus sur sa chaise. Son cœur bat fort, l’angoisse revient, qu’est-ce qu’il va me demander encore, qu’est-ce qui va suivre, qu’ai-je dit et qu’ai-je caché, me suis-je fourvoyée, me suis-je dénoncée ? Les minutes passent, elle n’est pas libre encore, Florent attend toujours, bientôt ce sera son tour, on viendra l’arracher à sa lecture, lui signaler que c’est à lui. Il comprendra alors, ce que ça provoque, le poids de la suspicion, la peur irrationnelle, qui s’empare du corps et bloque l’esprit, il deviendra plus lucide, sur les séquelles que laisse un pays en guerre.

-Tu es célibataire ? Florent et toi n’êtes pas mariés, n’est-ce pas ?

-Florent et moi avons conclu une union civile. En France, on appelle ça PACS.

-Pas d’enfants ?

-Non.

-Vous avez décidé d’officialiser votre relation avec Florent, même si vous n’êtes pas mariés. Je peux te demander pourquoi ?

-Pourquoi nous avons décidé d’officialiser ?

-Oui.

Ava hésite. Qu’est-ce que cela peut lui faire, à ce type, de connaître les raisons de cette union, comme s’il devait en exister une, une raison précise et objective, qu’elle pourrait lui exposer de but en blanc ?

-C’est une étape en vue du mariage, répond-elle pour répondre quelque chose, épuisée de toutes ces questions, épuisée par les heures qui s’enchaînent, par ses jambes douloureuses. Le sens de tout cela lui échappe, tout cet entretien à bientôt 22h, elle n’a rien mangé elle n’a rien bu, elle n’a pas fait pipi, elle n’a pas respiré le souffle chaud d’Israël, elle ne s’est pas brossée les dents, elle reste captive à devoir expliquer son PACS, cet acte si banal entre les couples vivant sous le même toit.

-J’espère que vous vous marierez.

Aucune ironie dans sa voix. Il range le formulaire, scrute une dernière fois son écran, observe Ava, un court instant, avant de lui dire, d’un ton calme, presque affligé, comme si pointait une déception :

-Eh bien, Ava, c’est tout pour cet entretien. Tu peux retourner dans la salle avec Florent. Tu devrais récupérer ton passeport dans quelques minutes. D’avance, je te souhaite de bien profiter de tes vacances.

-C’est-à-dire que c’est terminé ?

-C’est bon pour moi, oui.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s