13.

C’est Ava qui avait eu l’idée, une pulsion d’enthousiasme très brusque, une fulgurance d’énergie avant de retomber dans son habituelle torpeur. Ce serait une meilleure idée qu’une pendaison de crémaillère classique, pensait-elle. Célébrer Norouz, le nouvel an iranien, et Pourim, fête hébraïque, le même jour, un 23 mars.

Ni l’un ni l’autre n’était coutumier des invitations de grande ampleur, ni l’un ni l’autre n’avait jamais fêté son anniversaire, sauf Ava, une fois en CP, ses parents avaient fait venir un clown, elle s’était sentie mal-à-l’aise, spectatrice de sa propre fête, consciente du ridicule de la situation, de tous ces enfants rangés en haie et l’applaudissant, criant joyeux anniversaire, elle aurait tout donné pour être ailleurs.

L’idée avait plu à Florent. Célébrer leur singularité, leur union perso-juive, mêler leurs cultures et leurs racines, le programme l’enchantait, il était si friand d’apposer sur leur couple ce label-là, de leurs identités mêlées. Le concept lui parut tout de suite formidable. C’est nous, c’est notre singularité, toi Iranienne et moi Juif, c’est notre force, notre façon de nous distinguer, de sortir de l’anodin. Il ne réalisait pas que ces rites censés être les leurs, transmis depuis des générations, leur échappaient complètement et qu’ils n’y connaissaient rien.

Lui, Florent, si préoccupé par la transmission, par l’héritage et par les origines, n’avait aucune idée de la signification de Pourim. Dans sa famille, c’est à peine si l’on fêtait Kippour, le grand pardon, les autres temps forts du calendrier juif ne faisaient l’objet d’aucune célébration. Ni retrouvailles familiales, ni plats spécifiques. D’ailleurs chez lui, la cashrout n’était pas respectée. La charcuterie et les fruits de mer s’incorporaient à leur alimentation quotidienne, au mépris des interdits. Léon, le père, se méfiait des intégristes, des orthodoxes, ses parents communistes lui avaient inculqué cette hostilité envers les bigots. Dans le bel appartement versaillais aux tons beiges où Florent avait grandi, le judaïsme se matérialisait par des symboles, une menorah sur l’étagère, une mezouzah clouée près de la porte, une Torah rangée dans un coin de bibliothèque, il représentait la mémoire, le legs d’un peuple en héritage, le respect des ancêtres persécutés et morts. Non, Florent ne savait rien de Pourim, rien de précis. ça se passe en Perse, c’est ça ? Je crois que c’est une fête où il faut beaucoup manger, boire et se déguiser, mais attends, je vais vérifier…  Des heures passées sur Internet, le regard vert concentré sur l’écran, devant l’histoire d’Esther, de Mardochée, de Xérès II, d’Amman, les plis du front tendus face cette étrange fable. C’est donc le roi de Perse qui a sauvé les Juifs du massacre et les a libérés ? C’est incroyable ça, une étincelle pour notre couple, tu ne trouves pas ?

Il emmena Ava dans le Marais, pour acheter des toupies, les toupies de Pourim, lui avait-il expliqué, ça au moins je le sais, qu’à Pourim il faut décorer la maison avec des toupies. Il voulait en acheter pleins, la folie des grandeurs soudain, il désirait impressionner les convives, époustoufler les invités, l’ambiance devait être très identitaire, c’était son mot, identitaire, il le matraquait le mot aux oreilles d’Ava. Les gens n’en peuvent plus des soirées ordinaires, ils aiment quand c’est original. Ava se demanda ce qui lui avait pris. Pourquoi, elle qui détestait tant être ramenée à ses racines, avait-elle pris l’initiative de cet événement culturel qui lui ressemblait si peu ?

Dans la boutique, autour d’elle, des boîtes, des posters, des jeux pour enfants, des menorah, de beaux verres en argent pour le kiddoush du Shabbat. Et des livres, énormément de livres, tous écrits par des auteurs juifs. Ava parcourut les titres. Une impression de lourdeur la saisit très vite. Histoire de l’antisémitisme, l’impossibilité de croire en Dieu après la Shoah, divers récits de rescapés des camps, la reconstruction, les destins brisés, la haine de soi, les dangers de l’assimilation, les enjeux de la transmission, les identités morcelées. Le parfum d’une mélancolie. L’existence de Florent lui sembla tenir du miracle. Ce petit-fils de déportés était auprès d’elle, à ses côtés dans ce commerce aux senteurs ambrées, car grand-mère avait réussi à tomber enceinte, à quarante-quatre ans, après avoir survécu aux privations et à la maladie, parce que son grand-père avait pu quitter Auschwitz sain et sauf, parce que l’autre grand-mère n’avait pas arrêtée au théâtre, ce soir où elle était sortie sans son étoile jaune, pour aller au théâtre, ce soir où sa voisine l’avait aperçue, et le lendemain lui avait dit, c’est drôle j’ai cru voir une femme qui vous ressemblait au spectacle hier. Elle se colla contre lui, fourra son nez dans son cou, huma son parfum boisé, un parfum Serge Lutens, adopté après l’abandon de Terre d’Hermès, sa fragrance historique depuis une décennie, sa fragrance du temps d’Elsa. Un bouleversement olfactif, pour sentir l’Orient, l’Orient des fantasmes. 

Excusez-moi, est-ce que vous auriez des toupies de Pourim ?

Il se dirigea vers la caisse, interpella la grande femme à la tignasse claire et crépue, derrière le stand. Encore une Juive avec les cheveux crépus, les cheveux comme moi, lui glissa-t-il à l’oreille, complice, rieur, c’était son jeu, de repérer chez les autres Juifs ce qu’il estimait être un marqueur ethnique, le plus grand facteur de rattachement. C’est fou quand même, ces gènes crépus, tu trouves ça moche, toi, ou tu trouves que ça a son charme ? Et si nos enfants sont crépus, tu en serais ennuyée ? Mais Ava s’en fout, des cheveux crépus, comme de tout le reste, de la couleur des yeux, de la peau, de la taille, elle veut juste qu’ils soient beaux, ses enfants, et forcément elle ne pourra pas les trouver laids, si ce sont les siens. Mais de toute façon elle n’en veut pas, elle n’a pas le temps, pas l’énergie, et les gamins l’exaspèrent, elle les déteste, même enfant elle n’aimait pas les autres enfants, même enfant elle n’était pas une enfant.

Les toupies de Pourim ? Ah non, Monsieur, vous vous trompez. Les toupies c’était pour Rosh Hashana. Pour Pourim, ce sont les crécelles, vous savez bien. Et il y en a là-bas, sur votre gauche, si ça vous intéresse.

Les crécelles ?

Ah oui, les crécelles, prétendit Florent, rose comme une fraise tagada, mais Ava voyait bien que ça ne lui disait rien du tout les crécelles, qu’il faisait semblant avec à la dame blonde et crépue, avant de se retourner, il ne se souvenait même pas de ce que c’était, un objet pareil. Elles étaient moches comme tout les crécelles, en plastique et de couleur criarde, vert fluo jaune citron rouge tomate, elle n’en voulait pas chez elle, pour leur soirée identitaire et originale, non, inutile d’être original à ce point-là. Florent se saisit de l’une, la fit tourner, un bruit hideux, avant de la reposer. On fera sans, si ça ne te dérange pas ?

Et du côté iranien, tu penses que tu maîtrises mieux ?

Elle avait une meilleure connaissance, sans doute, mais pas d’heureux souvenirs. Depuis l’enfance, Ava avait assimilé Norouz à une formalité, une convenance que ses parents respectaient, davantage qu’à une fête. En France, la date du 23 mars ne correspondait à rien. Le 24 décembre véhiculait la magie de Noël et les retrouvailles familiales, le 31 décembre symbolisait les réveillons entre amis et les folles soirées alcoolisées, mais le 23 mars n’était qu’un jour parmi les autres jours, un jour d’une banalité absolue. Ava se sentait bien seule avec sa célébration que le reste du pays ignorait. Pour l’occasion, Kiana dressait une table, le sofreh, sur laquelle elle disposait de l’ail (sir), une épice (somagh), une pomme (sib), une pièce d’or (sekeh), de l’herbe (sabsi), du vinaigre (serkeh), du pudding (samanoo), sept éléments rituels dont le nom débutait par la lettre s. Elle ajoutait un grand miroir, symbole de purification, des œufs peints, et une jacinthe, rose blanche ou violette selon les années. Ava les préférait roses, les jacinthes, elle les aimait closes et bourgeonnantes, à l’aurore de leur courte vie. Kiana ajoutait, un exemplaire du Coran, et un recueil de Hafez. Ava trouvait le résultat d’une sobriété presque triste, loin de l’ébullition artistique des autres familles iraniennes, prodigieuses d’inventivité au moment de Norouz, à exhiber leurs plus belles argenteries, à élaborer des stupéfiantes compositions florales, à partager des photographies de leurs œuvres, lancées dans la course au talent.

A Norouz, Kiana exigeait qu’Ava manque l’école. Elle inscrivait un mot sur son carnet de correspondance, obligeait sa fille à rester à la maison, soudain l’agitation démarrait, elle s’agitait, appelait Ava, apostrophait son mari, il est 10h03, c’est maintenant dépêchez-vous, venez dans le salon prenons des photos vite vite à 10h17 ce sera la nouvelle année. A cause du calendrier lunaire, cela ne tombait jamais au même moment, c’était parfois le matin, parfois l’après-midi, parfois tard le soir, il fallait d’urgence se mettre autour du sofreh pour engager la cérémonie. Mostafa récitait quelques pages du Coran, puis Ava et sa mère circulaient de pièce en pièce et déposaient partout du noghl, petite pâtisserie à base d’amande recouverte de sucre, symbole de joie. Elles sortaient ensuite de l’appartement, avec un miroir dans les mains, se postaient devant la porte d’entrée, sonnaient, Mostafa demandait, « qui est-ce ? », et Ava et sa mère répondaient shadi, salamati (la joie, la santé). Une demi-heure plus tard, chacun vaquait à ses occupations. La fête était terminée, bouclée en trente minutes. Ni partage, ni cadeaux, ni musique, ni danse, non, rien de l’effervescence dont le nouvel an zoroastrien s’accompagnait pour des millions d’habitants du continent asiatique, depuis plus de trois mille ans. Ava retournait à la solitude de sa chambre, replongeait dans ses livres, le reste de la journée suivait son cours, lugubre et mélancolique de cette proximité rapprochée, de ce trio isolé, père mère fille, ce trio exclusif, sans visite impromptue, sans partage amical, sans autre présence enfantine.

Même avec ses grands-parents, Ava ne partageait rien. Dès qu’Ava était née, Hengameh avait décrété qu’elle ne s’en occuperait pas, que c’était une responsabilité trop lourde, même pour un week-end, même pour une semaine de vacances, je n’ai pas élevé mes propres enfants, c’est la nourrice qui s’en est chargée, je ne sais pas comment m’y prendre, ce n’est pas avec ma petite-fille que je vais apprendre. Ava n’allait jamais seule chez ses grands-parents, sa mère l’y accompagnait toujours. Elles y allaient ensemble. Kiana et Hengameh se lançaient dans de longues discussions, des conversations interminables, extensibles, des heures, et des heures durant. Nader lisait le journal, concentré, lunettes sur le nez, ou il regardait des reportages, des débats politiques à la télévision. Ava restait seule. Avec ses livres toujours. Ma soeur est une sorcière. Le passage. Les chroniques de Narnia. Ou avec les revues Elle de sa grand-mère. Ava lisait la rubrique C’est mon histoire, elle se jetait sur ces récits de femmes racontant un épisode marquant de leur vie, une infidélité, un amour déçu, une aventure loufoque, elle avait neuf ans, onze ans, et elle était accro, elle dévorait ces chroniques avec la même avidité que plus tard les thrillers d’Agatha Christie. Puis elle tournait les pages, Kiana et Hengameh débattaient toujours, depuis la cuisine leurs voix mêlées lui parvenaient, un fond sonore diffus pendant des heures. Elle tournait les pages, se retrouvait dans les sections sexologie du magazine. Elle avait huit ans, dix ans, elle lisait tout, les témoignages exclusifs de femmes fontaines, le tabou de la sodomie, les secrets de l’orgasme féminin. Le visage impassible, elle engloutissait des paragraphes entiers, elle apprenait comment les adultes se servaient de leur corps, à quelles activités ils s’adonnaient. De temps en temps, Tanya, le chat persan chinchilla, s’aventurait près d’elle et s’endormait à ses pieds. Une boule argentée comme seul témoin de ses lectures.

Les jours de Norouz, c’était pareil. Kiana rendait visite à sa mère, Ava se retrouvait seule, livrée à ses lectures clandestines. Si elle avait de la chance, son oncle Darius passait quelques minutes, la porte s’ouvrait dans un grand fracas,  Salam, salam, salam  sa voix si distinctive résonnait fort dans l’appartement, et le temps s’arrêtait. Hengameh accourrait pour accueillir son fils préféré, mais lui ne pensait qu’à sa petite nièce, sa petite princesse, Ava, ma poupée, il faisait la tournoyer, il la portait bien haut, aussi haut que le plafond, à l’époque il avait de l’énergie, et malgré sa pelade, malgré son crâne et son corps glabres, d’une blancheur opalescente, il respirait la forme. Ava riait, elle aimait tant son oncle, son oncle qui s’en fichait de Norouz et du haft sin, qui oubliait que c’était aujourd’hui, qui parlait fort, criait à tue-tête, oui j’ai mangé du noghl, Mummy, mais oui je me suis sucrée la bouche, c’est bon, laisse-moi deux minutes, il était si grand, et si svelte, Ava était pétrie d’admiration, s’il n’était pas son oncle, elle en serait tombée amoureuse. Tu es si belle ma puce, mon bébé, mais tu grandis trop, ce n’est pas possible, il faut que ça s’arrête un jour, tu es sublime mais c’est normal, dans la famille toutes les femmes le sont, regarde Kiana, et Mummy, et avant elle, tu ne l’as pas connue, mais Efat joon était magnifique, elle aussi. Ava aurait voulu l’attacher, l’empêcher de s’enfuir, l’obliger à rester, à lui parler, de ses shooting photos, de sa carrière qui doucement s’envolait, elle rêvait qu’il fasse d’elle une actrice, c’est sûr quand elle serait grande elle deviendrait célèbre, elle réaliserait un grand destin, grâce à lui, cet oncle magique, l’étoile montante de la mode. Mais Darius repartait bien vite, ne partez surtout pas je reviens dans une heure, j’ai juste une course un faire un appel à passer et des retouches à finir mais je suis de retour très vite hein vous restez ici Ava tu ne t’enfuis pas tu promets, il disparaissait, et le temps reprenait son cours, lent et lourd.

Le lendemain, Ava rapportait à sa classe une boîte de pâtisseries iraniennes de Norouz. Des noon nokhodchi (petits sablés friables à la purée de pois chiche), noon berenji (petits sablés tout aussi friables à la farine de riz), ou saon assal (croquants au miel et à la pistache), et des nougats aux pistaches appelés gaz. Ces saveurs-là ne plaisaient pas aux palais enfantins des collégiens, des gamins davantage habitués au Nutella et aux Petits écoliers qu’aux arômes étranges de ces bouchées orientales, qui suscitait chez eux une certaine circonspection. Ava avait honte de cet affichage, honte de cette boîte à gâteaux, qu’elle aurait préféré jeter à la poubelle ou donner à un sans-abri sur le chemin de l’école, mais elle n’osait pas, il y avait le mot dans le carnet de correspondance à faire signer par l’enseignant, cette note de Kiana sur l’importance pour Ava de partager sa richesse culturelle avec les autres enfants, cette richesse culturelle encombrante qui faisait râler les enfants, Oh non pas les gâteaux d’Ava ! Ils auraient préféré à la place des carambars, des crocodiles en gelée ou des chamallows.

Ava commençait à regretter.

Sa pulsion d’enthousiasme très brusque, sa fulgurance d’énergie en faveur de cette soirée identitaire à la gloire de leurs origines.

Elle se mit à cuisiner, des recettes dont elle se souvenait, que Kiana avait coutume de réaliser, Ava l’avait tant de fois regardée faire, elle connaissait les gestes, la viande découpée, les œufs, les oignons, les épices, les sauces, la cuisson, elle était capable de tout reproduire, quand elle avait un doute elle téléphonait, il y a combien de yaourt dans les kotelet, les échalotes ça ira ou il faut des oignons ? Pour la salade olivier, combien de cuillères de mayonnaise ? Et le masto khiar, il faut rajouter quelle sorte d’herbe, de la menthe ? 

Elle paniqua avant l’arrivée des invités.

Et si tout cela était franchement ridicule ?

Florent buvait verre sur verre en attendant les premiers arrivés. Il était déjà un peu ivre quand la sonnerie retentit, pour retentir encore, des dizaines de fois, il n’y avait eu aucun désistement. Ils reçurent des bouquets de fleurs, quantité de roses rouges pour embellir leur salon, des bouteilles de vin à ne plus savoir qu’en faire.

Florent rayonnait.

Des deux, il était le plus souriant, le plus à l’aise, il circulait, de groupe en groupe, avec facilité, heureux d’être là, heureux comme Ava ne l’avait encore jamais vu l’être.

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