12.

La jeune fille voilée est d’origine palestinienne. Ava lui a posé la question, lassée d’être frigorifiée, de rester immobile sur sa chaise. Elle s’est levée et s’est adressée à la jeune femme, cette jeune femme qui s’appelle Jamilla. Les agents du Shin Bet viennent régulièrement l’interpeller. Ils lui demandent des surplus de précisions, des formulaires complémentaires à remplir, avec ce prénom-là entre leurs lèvres, ce prénom de conte oriental, de princesse arabe, Jamilla.

Jamilla s’exprime dans un anglais sans accent, sa prononciation est irréprochable, presque trop parfaite, trop agaçante, avec le th acrobatique, et les mots qui rebondissent comme des balles de ping pong. Elle ne vit pas ici, Jamilla, mais ailleurs, aux Etats-Unis, ou au Royaume-Uni, il n’y a pas de doute, sinon comment expliquer cette maîtrise impeccable, qui trahit toute une enfance baignée dans les eaux de cette langue.

C’est ainsi à chaque fois que vous venez ? Ava lui demande, car elle se doute bien, elle voit bien, que ce n’est pas la première fois que Jamilla attend et s’impatiente, rien qu’à sa façon de se tenir ça se voit. Elle a cette assurance qu’offre l’habitude, ce ras-le-bol que l’on ose exprimer, à force de subir chaque fois la même routine, de répondre chaque fois aux mêmes questions. Ce laisser-aller que l’on peut se permettre quand on cesse d’avoir tout à fait peur.

Jamilla entend la question, cette question qui l’incommode. Ou c’est plutôt Ava qui l’incommode, avec sa petite robe de touriste et ses espadrilles usées, ses fines mèches éparpillées et son envie de sympathiser, de faire connaissance. Jamilla ne répond pas tout de suite, elle se cramponne à sa réserve, à sa froideur. Du bout des lèvres, d’un souffle chuchoté, elle répond, « Oui, c’est comme ça presque à chaque fois. » Le ton est neutre, distant, le sourire désincarné et mort. Elle n’en dira pas plus.

« Ava »

A l’annonce de son nom elle avance, serrant son gilet bien fort contre elle, ce gilet qui ne la réchauffe pas. Elle a envie d’exhiber qu’elle a froid, très froid, qu’il faut la libérer, la laisser s’incendier dans la fournaise de Tel-Aviv, le plus vite possible. C’est urgent. Elle affiche cette mine misérable, cette mine d’enfant chétif et affamé, qui peine à se mouvoir tellement c’est difficile. Mais l’homme s’en fout, ses grands yeux sombres plantés sur elle, il n’a qu’une question à la bouche, une question qu’Ava ne comprend pas : « What stream is your family ? »

Il semble encore plus massif que tout à l’heure, encore plus impressionnant. Les mains d’Ava tremblent, ses jambes faiblissent, ses artères battent dans ses tempes, pulsations vives et entrechoquées. Il y a un piège, forcément, un piège dans lequel il ne faut pas tomber, attention, attention. What stream is your family, ça veut dire quoi ? Elle lui demande de répéter, peut-être n’a-t-elle pas bien compris, pas bien entendu, mais il répète la même chose, what stream is your family, sans effort supplémentaire.

Ava pense à la rentrée scolaire, à la feuille de papier blanche sur laquelle inscrire « profession du père », « profession de la mère. » Kiana lui avait expliqué qu’elle devait écrire « artiste-peintre » pour elle, et « conférencier » pour Mostafa. C’était important, expliquait-elle, de ne pas dévaluer le regard des enseignants sur cette famille d’exilés, en évoquant les petits commerces qu’ils dirigeaient pour gagner leur vie. Surtout tu ne dis pas que nous sommes commerçants, insistait Kiana, car nous ne sommes pas vraiment commerçants, ce ne sont pas nos diplômes, pas notre réel niveau, c’est un hasard de la vie si on en est là. Cela ne fait pas très longtemps qu’Ava en a parlé à Florent. Du commerce de photocopie, précédé de plusieurs années à tenir des laveries et des boutiques de fleurs, elle trouvait ça amusant de lui raconter, tu sais que mes parents ont été fleuristes, elle trouvait cela amusant, ce contraste entre la fortune de sa grand-mère, l’appartement dans les quartiers chics, et puis les années de galère à la tête de petites entreprises, à découvrir des métiers inconnus. Mais la tête de Florent s’était décomposée, il s’était comme liquéfié, il ne s’y retrouvait plus, et Ava s’en mordait les doigts, peut-être n’aurait-elle pas dû parler, peut-être aurait-elle dû se contenter d’évoquer les Beaux-Arts et la littérature persane, sans référence aux petits-commerces avec pignon sur rue. Florent n’arrivait plus à suivre, entre les boutiques de fleuriste, de laverie et de photocopies, et ce qu’Ava lui racontait des diamants de son arrière-grand-mère cachés dans le coffre bancaire familial, l’amitié de sa mère avec Elnaz, la petite-fille du Shah, les soirées de son oncle Darius au Ritz et au Mandarin Oriental, il n’arrivait plus à cerner Ava, à comprendre qui elle était, si elle ne l’embobinait pas depuis le début. Dans son mode de pensée, organisé par strates sociales, les CSP + et les CSP -, Ava n’entrait dans aucune case, ne s’insérait dans aucune hiérarchie.

What stream is your family ?

Ava frissonne. Elle n’a toujours pas compris, alors elle essaie d’expliquer le métier de ses parents, comme à l’école, l’engagement politique de son père, sa lutte contre le régime islamique et la persécutions des minorités, et son rôle dans le soufisme, elle a le sourire aux lèvres, elle tente de faire bonne impression, de prouver qu’elle est dans le bon camp, qu’elle n’appartient pas à l’axe du mal, mais l’homme l’interrompt. Sa question n’est pas celle-là. Le métier du père Ava, il s’en fiche. Ce n’est pas ce qui l’intéresse, ce qu’il veut savoir. Il répète. No, What stream are your parents ? et Ava a beau réfléchir, cela lui paraît toujours aussi obscur.

« What stream », what do you mean ?  

Le type hésite, il cherche ses mots, l’anglais n’est pas son point fort, et face au regard apeuré d’Ava, à son corps crispé par le froid et par l’angoisse, il semble légèrement perdre pied.

What stream of the Islam are your parents ? Shiite, sunnite, baihaia ?

Soufis, corrige Ava. Ils sont soufis.

Le regard de l’homme ne la quitte pas. Soufis ? l’interroge-t-il encore, pour qu’elle confirme, qu’elle valide, ou qu’elle se rétracte au cas où elle ment. Ava hoche la tête, elle ne démordra pas, ses parents sont Soufis. L’homme lui fait signe de retourner s’asseoir.

Jamilla n’est plus là, la famille à la malle Vuitton non plus. Florent dévore un sandwich, distribué par le garde russe. Je t’en ai pris un, au cas où tu avais faim. Ava décline, d’un geste lassé, dégoûté, elle n’en veut pas de ce sandwich sous vide, ce n’est pas ainsi qu’elle s’était figurée sa première soirée en Israël, à engloutir du pain viennois, des tomates et du thon, elle avait espéré c une profusion de houmous, de chakchouka, de saveurs exotiques et mêlées, suivi d’une promenade près de la plage, à s’imbiber de l’atmosphère chargée de la ville.

Près d’elle, Florent continue à lire, indifférent à tout, indifférent au froid, tranquille dans son tee-shirt blanc. Ava observe ses bras fins, parsemés de grains de beauté aux mille contours, sa pilosité mesurée, ni trop invasive, ni trop absente. Il lève les yeux vers elle, s’inquiète qu’elle ne mange rien. Tu vas te sentir mieux, croque au moins dans le sandwich. Ava décline, Non, vraiment, je t’assure, je n’ai pas faim. Elle lui explique ce que le type lui a demandé, elle s’insurge, c’est tout de même fou, qu’on vienne lui poser cette question, non pas propos d’elle, mais au sujet de ses parents, alors qu’elle a bientôt trente ans, qu’elle n’est plus une gamine. Florent hausse les épaules, rien ne le choque. Israël est un pays en guerre, c’est normal qu’ils se renseignent, dit-il seulement, en lui tendant à nouveau le sandwich entouré de papier sulfurisé. Ava s’emporte, Je n’en veux pas je te dis. 

Elle fouille dans son sac, en tire son téléphone, cet Iphone archaïque de seconde main acheté en sur internet après avoir cassé le sien, éclaté en mille morceaux par terre dans un instant d’inadvertance. Elle compose un message à destination de son groupe de copines, des filles de son master de droit, un message où elle raconte ce qui lui arrive, cette attente qui s’éternise, et ces questions qu’on lui pose, de la haine au bout des doigts, de la haine sur le clavier virtuel, des mots et des phrases gorgés de colère.

Florent lit par-dessus son épaule.

-Non non, tu ne leur envoies pas ça, c’est normal que tu sois interrogée, tout le monde t’avait prévenue, tu peux essayer de comprendre, c’est un pays en guerre, n’envoie pas un mauvais signal. Tu sais bien que tu ne seras pas renvoyée en France.

-N’en sois pas si sûr. On attend depuis bientôt trois heures.

-Aux Etats-Unis, ce serait pire.

-Et alors ? Depuis quand la politique de Donald Trump est-elle un exemple ?

-Israël est une démocratie, on te fait un peu attendre, tu répondras à quelques questions, mais personne ne t’interdira de pénétrer sur le territoire. En Iran, dans la même situation, on ne saurait même pas ce qui pourrait nous arriver. Prise en otage ? Emprisonnement arbitraire ? Faux procès ? Pendaison ? Pour preuve, tu n’y es jamais allée et tes parents n’y sont pas retournés tellement c’est risqué.

Ava hoche la tête.

Tu as raison, elle dit. Il a raison, Florent. Elle craint l’Iran. Elle craint les sanctions arbitraires qu’on pourrait lui réserver. Les viols, les tortures, les menaces, sous prétexte que ses parents furent un jour, et continuent à être, des opposants politiques. Elle avait été élevé dans cette peur-là, Ava, la peur du départ, de la découverte que cette terre qu’on lui accolait sans cesse, de ce pays qu’elle aurait préféré oublier, mais qui s’imposait à elle, chaque jour dans sa vie. Ses parents l’avaient tant de fois dissuadée. Lui avaient si souvent ôtée son envie d’exploration, sa tentation d’acheter, sur un coup de tête,un caprice, un aller-retour Paris-Téhéran. Les otages étaient si fréquents. Clothide Reiss, il y a quelques temps. Fariba Adelkhah, bien plus récemment. La chercheuse franco-iranienne, professeur à Sciences Po, venait d’être prise en otage, détenue en prison, alors qu’elle voyageait à Téhéran dans le cadre de ses recherches. Il a raison, Florent. L’iran c’est ça, un pays dangereux. Une contrée imprévisible, assiégée par la terreur. Un empire déchu abandonné par sa jeunesse. Et par sa cousine Donia. Donia avait réussi le prestigieux concours de médecine, elle avait un bel avenir devant elle. Mais elle voulait partir, quitter l’Iran à tout prix. Partir comme sa soeur Vida était partie, comme sa tante Shirine s’en était allée. Elle n’en pouvait plus, Donia. Du voile sous 40°C, de l’uniforme bien trop couvrant à porter pour ses stages à l’hôpital, où des filles se laissaient mourir de grossesses-extra utérines non détectées, préférant périr plutôt que d’avouer qu’elles n’étaient plus vierges, bakereh, même au médecin, au personnel soignant, alors qu’elles étaient encore célibataires, modjarad. Elle n’en pouvait plus, Donia, du climat policier, de cette interdiction, si violente et si stupide, de ne pas pouvoir se promener au bras de Hossein, son petit ami, de ne pas pouvoir s’asseoir à côté de lui, sur le même banc d’un jardin public, sans craindre d’être inquiétée par la police des moeurs, habilitée à venir leur demander leur lien, leur nesbat, l’un envers l’autre, habilitée à leur faire payer de lourdes amendes s’ils n’étaient pas en mesure de prouver être mariés. Elle n’en pouvait plus de l’air pollué de Téhéran, des embouteillages qui bloquaient toute la ville, de l’inflation et des perspectives économiques. C’était un bel été ensoleillé et Donia rayonnait dans son débardeur couleur brique qui mettait en valeur ses seins délicats, sa taille fine. Les deux cousines se promenaient, le pas allant et le rire sonore, Donia regrettait qu’en France, les hommes ne vous regardaient pas assez, alors qu’en Iran, en dépit du voile et des tenues couvertes, les gars vous déshabillaient de la tête aux pieds et vous hélaient sur votre passage, rivalisaient d’ingéniosité pour vous glisser leur numéro dans la poche, faisaient preuve d’une folle imagination pour contourner les interdits et vous aborder en secret, ici elle se sentait transparente, malgré ses beaux cheveux lâchés qui ondulaient dans son cou, malgré ses épaules découvertes et ses hanches moulées dans un jean Zara. Elles s’étaient ensuite rendues en face, sur la terrasse du Rostand, elles avaient bu un verre du vin blanc, Donia y tenait, de quoi les rafraîchir dans cette chaleur, sans alcool le voyage serait raté, disait Donia, elle riait. Intarissable Donia, qui continuait à lui décrire la face sombre de l’Iran, ce pays qu’elle ne supportait plus. Ava aurait voulu lui dire, arrête je t’en prie, je veux garder mes illusions, ces images troubles qui sont les miennes, ces flashs et ces visions qui m’appartiennent. Des buildings modernes et inesthétiques. Des portraits du guide de la révolution et des affiches de martyres placardées dans la ville. Un souffle de lourdeur dans l’air irrespirable. La mosquée de Shiraz. Les somptueux jardins d’Ispahan. Des femmes en tchador noir côtoyant, sur des trottoirs bondés, des jeunes filles coquettes au voile lâchement porté, nez refait et maquillage criard, grosses lèvres siliconées à la Angelina Jolie, lentilles de contact bleues ou vertes, faux cils et pommettes accentuées. Une vie qui grouille entre les dédales des marchés aux épices, de senteurs bouillonnantes, au coeur des foyers chaleureux où l’hospitalité tient lieu de valeur sacrée. Oui laisse-moi, ne détruis pas mon pays imaginaire, forgé bribe par bribe, fragment par fragment, façonné par mes désirs. Ne perce pas cette énigme, ce trou noir insondable, que tant de mes amis Français ont tenté de me dépeindre, après un séjour touristique dont ils sont revenus enchantés, des étincelles plein le regard

Oui, il a raison Florent, mais Ava ne veut pas jouer, elle refuse de participer à cette bataille, à ce combat sournois, entre leurs deux héritages, entre Iran et Israël, entre leurs identités perse et juive, elle ne veut pas débattre, ni argumenter, alors elle se tait et se renfonce, plus loin, tout au fond de sa chaise métallique à la fraîcheur hostile, elle attend.

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