11.

-Mon rêve, lorsque j’étais enfant, et encore maintenant je crois, c’était de racheter la maison de mon père, la maison de Golshan, pour la faire exploser à l’aide d’une bombe.

Ava sait tout de l’histoire de Kiana, de la piscine bleu azur, de l’atmosphère lascive de luxe et d’oisiveté, elle se figure parfaitement les journées longues et assommantes du quotidien de sa mère, cette langueur d’un autre temps où les riches sont servis par les pauvres et n’ont d’autre but que de se montrer riches, riches et beaux, plus riches et plus beaux que les voisins. Mais de l’histoire de son père, elle sait si peu. De vagues allusions à la douleur, à l’horreur, à l’injustice, une enfance sabotée sous le règne d’un patriarche tyrannique, celui qu’on appelait Jafar Mohandessi.

Ava n’imagine pas Jafar. Il n’est qu’une silhouette dans son esprit, une ombre du royaume des morts. Avocat, à la tête d’un cabinet florissant, il avait réussi l’exploit de l’ascension sociale, quittant son environnement rural et paysan, la province pauvre de Oureh, grâce à ses études brillantes. Il était devenu un notable respecté, un juriste admiré à la tête d’une affaire prospère. Loin du faste de l’aristocratie, loin des réceptions somptueuses et de la course au prestige, Jafar incarnait le véritable Iran, l’âme d’une Perse ancrée dans sa terre, dans sa langue et son imaginaire. Dans cette famille traditionnelle, pas de culte de l’Occident, pas de Mummy ou Daddy dans la bouche des enfants, pas de voyage autour de l’Europe, de piscine pour se prélasser durant l’infinité des étés suffocants. Le soir, chez Jafar, la famille réunie se retrouvait pour réciter le Coran, que les garçons se devaient de connaître par cœur, mais surtout, les poèmes de Rumi, de Hafez, de Saadi, ces textes d’une beauté renversante hérités de la mystique soufie. Les voix résonnaient tandis que les filles chantaient, des mélodies qui déchiraient l’air, et les garçons les accompagnaient, avec le zarb, le daf, le setar, ces instruments ancestraux de la musique persane. Ils improvisaient à l’unisson, dans ce foyer chaleureux de la rue Golshan. Jafar avait de quoi vivre, il pouvait nourrir ses nombreux enfants. Sa femme, Mina, tombait enceinte tous les ans. Elle assumait tout, elle tentait d’être parfaite, s’occupait des tâches dont une femme s’occupe, sans questionner, sans contester, s’estimant heureuse pour cette belle vie, pour ce mari avocat dont l’étude ne cessait de s’agrandir. Elle faisait ce pour quoi elle était programmée, Mina, elle faisait ce qu’elle pouvait, avec ce ventre énorme qui avait à peine le temps de dégonfler, avec cette douleur dans ses entrailles qui chaque année réémergeait, pour expulser les bambins, les uns après les autres à la chaîne. Elle en aurait autant qu’il en viendrait, autant que le désir de Jafar en fabriquerait. Dans cette vie domestique prenante et agitée, elle ne prêtait attention à rien d’autre, Mina. Pendant les réceptions familiales, pendant ces allées et venues, d’un foyer à l’autre, dans ce microcosme étouffant forgé par les liens du sang, elle ne regardait plus les autres femmes, elle ne relevait pas leurs attraits. Mina ne voyait rien, non. Elle ne voyait pas sa nièce qui grandissait, cette enfant à peine sortie de l’adolescence, dont la transformation lui échappait, la métamorphose en femme. Femme comme elle. Mais plus jeune. Et un peu plus belle. Shadi était la fille de la maison d’à côté, une gamine vierge, célibataire, une jeune femme à l’aube sa vie.

Shadi ne cherchait pas les regards. Elle parlait peu, craignait de déranger. Pourtant elle affectionnait les sorties, les fêtes familiales, elle se cousait de jolies robes à fleurs, aux coloris vifs, des rouges, des orangés, des roses, boudant avec effroi ce qui était noir et sombre.

Non, Mina ne se doutait de rien, pendant qu’elle recevait, rangeait, nettoyait, Mehri avait encore fait une bêtise, Gholam pleurait dans sa chambre, Noushin avait encore faim, Farokh s’était réveillé cette nuit. Ses seins souffraient des crevasses causées par cette rimbambelle de petites bouches accolées aux mamelles dans une traite sans fin. Elle ne savait pas, non, que Jafar avait séduit Shadi, que sa nièce n’était plus vierge, depuis longtemps elle avait cessé de l’être, elle s’était perforée, le sang avait coulé, à la lisière de l’enfance son corps s’était fendu. Jafar n’avait pas résisté à ce rouge assassin dont son corps s’ornait.

Elle ne trahissait rien, Shadi. Ses robes florissantes se faisaient plus larges. La jeune fille s’était alourdie, mais elle n’avait jamais été très fine. Elle souffrait mais ne se plaignait pas, ni des douleurs, ni des fatigues. Elle avait cessé de sortir, prétextant que la chaleur l’abattait, elle refusait les visites, arguant être contagieuse. Jusqu’au bout, elle ne laissa rien paraître. Elle était devenue invisible. Les mois passaient, la vie suivait son cours. Mina accoucha, quelques semaines avant la date prévue pour Shadi. Une petite fille, un énième bébé venu agrandir la famille. Shadi ne vint pas rendre visite, Mina s’offusqua de l’impolitesse de sa nièce. Cloîtrée dans sa chambre, Shadi avait honte, honte de ce corps énorme, de sa douleur et de sa solitude. Elle accoucha chez. Seule sans Jafar. Seule, avec ses parents, comme une fille-mère déshonorée. Toute la famille se précipitait au berceau de Mina, toute la famille s’extasiait sur la petite dernière, la huitième du couple. Le fils de Shadi, personne n’en connaissait l’existence.

Les choses auraient été plus simples si Shadi avait vécu, recluse, à élever Mostafa chez elle, avec l’aide de ses parents. Mais la situation n’était pas tenable. Il fallait bien que le secret soit divulgué. Elle dut s’y faire, Mina. Qu’y pouvait-elle, cette mère de neuf enfants, sans diplôme, comment pouvait-elle réagir ? Claquer la porte, mais pour aller où ? Quel autre choix que de haïr sa nièce en silence ? Que pouvait-elle faire, cette quadragénaire déjà fanée, contre un mari si banalement infidèle, qu’attendait-on d’elle sinon subir et se taire ? C’était un homme, il avait ses faiblesses, pensait-elle sans y croire, pendant qu’elle frottait les sols, nettoyait les linges, et la vaisselle, qui se brisait dans ses mains, éclats de verre, flaques de sang, souffles d’amertume, répandus à ses pieds.

Et Shadi. Shadi rompue, fendue, déchirée, l’hymen détruit, la virginité entaillée. Quel autre homme pourrait bien vouloir d’elle, accepter de l’épouser, elle, la fille de seconde main, elle qui avait déjà servie, qui s’était laissée consommer ? N’était-elle pas perdue ? Condamnée à vivre dans l’ombre de sa tante, l’épouse légitime, la femme officielle ? Contrainte de supporter le rôle de l’ombre et les stigmates de la honte ? Etait-ce si mal, d’être amoureuse de Jafar ? Son propre père n’avait-il pas plusieurs épouses ? Ne virevoltait-il pas d’un foyer à l’autre, une nuit avec l’une, une nuit avec l’autre ? N’avaient-il pas enfants multiples à travers tout le quartier, ses frères et ses soeurs ci et là disséminés ? Ces différentes épouses n’étaient-elles pas amies ? Sa mère ne prenait-elle pas le thé avec Azar joon, sans qu’il soit question entre elles de haine et de rancune ? L’Islam autorisait bien les hommes à être polygames, alors pourquoi devait-elle faire être mise à l’écart, et méprisée, pour une pratique que la religion permettait ? Alors pourquoi sa tante l’acceptait-elle si mal ? Pourquoi refusait-elle de lui accorder une place, de rencontrer son enfant, ce petit Mostafa si doué, si intelligent ? N’était-il pas préférable de tous s’accommoder de la situation, celle que Dieu avait choisie ?

Mais Mina n’était pas de cette trempe-là, qui tolère en silence. Cette polygamie si commune, si admise, la minait et la tuait. Que son mari couche avec sa nièce, sa petite nièce, cette adolescente à peine majeure, l’abominait. Il aurait mieux valu qu’elle ne sache jamais.

Un jour, tout bascula. Jafar décida d’emmener Mostafa vivre chez lui. Avec sa ribambelle d’enfants et sa femme légitime, qui venait d’accoucher une nouvelle fois. Mostafa débarqua à Golshan, entre les mains de cette femme, à la fois marâtre et grand-tante. Cette femme à qui il incombait de le nourrir, de le vêtir, et de le soigner. Elle ne voulait pas de lui dans sa maison, lui qui n’était pas issu d’elle, de son ventre, qui n’avait pas goûté à son lait mais à celui de sa nièce. Mais elle n’avait eu d’autre choix de l’accueillir car son avis de comptait pas. Elle était une femme. C’est Jafar qui faisait la loi. Jafar qui n’était jamais là, qui avait mieux à faire. Travailler, rapporter de l’argent. Jafar qui les laissait seuls. La belle-mère et l’enfant, fruit des amours clandestines, et cette meute de frères et sœurs dressés pour le persécuter. Lui, l’ennemi à éliminer, l’unique proie à portée.

Les yeux de Mostafa s’embuent quand il raconte, la haine perce la voix, il n’oubliera jamais, il ne pardonnera pas. Ni à Mina, ni à ses dix frères et sœurs, Gholam, Niousha, Mehri, Reza, Roxana, Abdol, Omid, fusillé pendant la révolution, Shahram, Nassim, Navid. Ni à Jafar surtout. La colère perce, acérée comme une aiguille, quand il évoque ce père. Toute tendresse se meurt. Ne subsiste que la rancœur, un ressentiment vain.

Adulte, Mostafa les quitta tous, pour toujours, il s’envola vers la France pour ne plus revenir, ne plus s’approcher, ni d’eux ni de la maison, théâtre de ses sacrifices.

Jafar est mort, souverain dans ce monde clos, ce royaume à lui seul dédié, où rien n’est interdit à l’homme, tant pis pour la dignité des femmes, tant pis pour le bonheur des enfants. Il est mort sans jamais connaître Ava, cette petite fille qui porte son nom, partage son sang.

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