9.

Choupette.

Cela faisait longtemps qu’il l’appelait ainsi. Depuis leur première étreinte, leur première nuit.

Ils avaient commencé par dîner ensemble du côté de Montmartre, le repas s’était teinté d’une langueur douloureuse, d’une mélancolie inexpliquée. En sortant du restaurant, Florent lui passa un bras autour de la taille, la serra fort contre lui, ils étaient ivres tous les deux, le froid n’avait pas cessé d’enlacer Paris, un long baiser glacé et sans fin. Ava ne marchait pas tout à fait droit, sur le sol pavé et biscornu des hauteurs parisiennes, elle perdait l’équilibre, se raccrochait plus fort à lui, si fort qu’elle lui faisait presque mal.

– Entre un et dix, tu es heureuse à combien ?

-Je ne sais pas. Sept ou sept et demi.

-C’est extraordinairement élevé.

-Quel serait ton propre score ? 

– Deux ou trois. 

-Tu n’es pas heureux ?

-Non.

En vérité, il n’avait pas dit non.

Il n’avait pas verbalisé, seulement secoué la tête, l’air grave et les sourcils froncés, et c’était pire encore, cette négation muette.

Elle tremblait un peu quand elle pénétra dans son studio.

Le corps serait différent des autres corps, des corps qu’elle avait connus avant.

Tout serait différent.

Le grain de peau, l’odeur, les baisers, les caresses, la fusion, la vitesse, la durée, le plaisir, la douleur, l’ennui, l’abandon, l’après. Elle trébucha, le sol était glissant, Florent accourut pour la retenir. Il riait. Il était fébrile, il n’en pouvait plus de rire, une soudaine effusion, une ébullition d’éclats. Il avait aussi peur qu’elle, davantage peut-être, mais son impatience était plus vive, il n’en pouvait plus d’attendre, des jours et des nuits à penser à ce moment-là, ce moment qu’on ne pouvait pas contourner, ce temps fort qui devait bien survenir, ce corps-à-corps qui n’avait pas été encore consommé.

C’était un studio d’étudiant, pas le lieu où l’on imagine vivre un énarque chef d’équipe, distillant des ordres, corrigeant des notes, animant des réunions, prenant des décisions, cédant des crédits, accompagnant la ministre à des déplacements, écrivant des discours, des allocutions. C’était modeste et fonctionnel. L’appartement ne comportait qu’une seule pièce, une cuisine ouverte, un bureau, une table de chevet, un lit clic-clac qui semblait occuper tout l’espace, maintenant qu’il venait de l’ouvrir. Une grande étagère avec des livres. C’était bien rangé, c’était net c’était propre, il avait fait le ménage avant son arrivée, il avait planqué ce qui dépassait. La vaisselle était faite. Tout brillait, tout était à sa place, c’était trop irréprochable pour être vrai, il avait préparé le terrain à l’avance, en sachant qu’elle viendrait.

Il n’alluma pas la lumière, ce n’était pas la peine, pour ce qu’ils allaient faire ça ne valait pas le coup, allumer pour éteindre tout de suite, ça n’aurait pas eu d’intérêt cela aurait été stupide, alors il s’en est dispensé.

Ava s’était approchée de la bibliothèque, c’est son premier réflexe, partout où elle va, d’aller regarder les livres, une façon de se cacher, d’éviter d’initier des gestes ou des paroles. Chez Florent, tout un rayon dédié au judaïsme. Des essais, sur l’Histoire du peuple hébreu, sur l’antisémitisme, sur le sionisme, l’Etat d’Israël, la loi dans le judaïsme, et des romans, écrits par des auteurs juifs, tous disposés les uns contre les autres, comme appartenant à la même famille, au même genre unique, des ouvrages d’Albert Cohen, Amos Oz, Romain Gary, Aharon Appelfeld, Isaac Bashevi Singer. Et posée au centre de l’étagère, une menorah en argent, qu’elle aurait voulu soulever et détailler, tenir entre ses mains le chandelier juif à sept branches, au nom si doux, elle aime ce mot, menorah, il sonne bien, il ferait un joli prénom, Me-no-rah, un prénom de fille, doux et mélodieux.

Mais elle n’eut pas le temps, non ce n’était pas le moment, Florent s’était glissé derrière elle, tout près, il s’était plaqué contre elle, contre son dos, il lui embrassait le cou caressait ses cheveux baladait ses mains, pressait malaxait et tordait, avec l’avidité de l’homme resté loin des femmes pendant des mois, il murmurait Choupette à son oreille comme pour adoucir la violence de son désir, cette tempête dans ses reins.

Depuis Elsa il n’y avait rien eu, elle le savait elle le sentait, depuis le corps d’Elsa, aucun corps touché aucun corps senti aucun corps pénétré, elle était la première depuis presque une décennie, la première femme qui s’était pas Elsa, et ça le rendait maladroit ça le rendait brusque, presque violent dans la façon dont il remonta sa jupe, dans l’indécence avec laquelle il me poussa vers son lit et l’y rejoignit, la lourdeur de son poids sur le sien.

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