8.

Ce n’est pas une salle, plutôt un coin de l’aéroport avec des sièges et un homme en uniforme, le visage aux traits slaves, installé sur une chaise en bois qui contrôle les allées et venues. Ava s’adresse à l’homme, lui demande combien de temps cela risque de prendre, quelle est la durée moyenne d’attente avant d’être interrogé. Une question simple, pense-t-elle, une question à laquelle il pourra lui répondre, sans hésitation ni difficulté, lui dont c’est le travail, de surveiller les passages, les mouvements de voyageurs suspects, dangereux, dans cette zone contrôlée par le Shin Beth. Ce sas au service de la sécurité israélienne. Mais l’homme éructe un rire, gras et grossier. D’un ton rêche, il hausse les épaules et crache No one knows how long it takes. Several hours sometimes.

Ava et Florent ne sont pas les seuls à patienter. Un couple de Russes. Une famille, la mère entre deux âges et ses deux enfants vingtenaires, une grande malle Louis Vuitton à leurs pieds. Une jeune fille voilée, au visage doux et potelé. Un jeune asiatique plongé dans Candy Crush, absorbé par l’écran de son téléphone portable.

L’air conditionné tourne à plein. Assise dans sa petite robe légère, les épaules recouvertes d’un fin gilet de coton, Ava ne tarde pas à se sentir frigorifiée. Florent lui caresse le dos d’Ava, il lui murmure Choupette, choupette, pour éviter qu’elle râle et qu’elle peste contre Israël. Il a peur de cela, il le lui a déjà dit, qu’il craignait que ce voyage ne réveille chez Ava des réflexions anti-israéliennes, antisionistes, et par glissement, antisémites. Oui, c’est de cela qu’il a peur, au fond. D’une poussée d’antisémitisme dans la bouche d’Ava, que ça lui prenne, que ça lui échappe, un beau jour. Cela ne s’est jamais produit, pas du tout, pas une fois, mais au fond de lui une petite crainte demeure, il se dit sait-on jamais. Sa grand-mère Sharika ne l’avait-elle pas mis en garde, Mon petit oiseau, mon petit amour, veille à toujours te choisir une compagne juive car seule une Juive t’offrira la garantie de ne jamais être antisémite. Il ne l’avait pas écoutée, il n’avait choisi que des goys, Elsa Bernal et Ava Mohandessi, lui qui tenait tant au judaïsme, à la transmission et aux racines, lui tant habité par la menace de disparition, par les dangers de l’assimilation, n’avait pas été foutu de se trouver une compagne juive, il s’était laissé guidé par les rencontres, par les affinités, par la facilité.

Au moins, l’existence d’Israël l’apaisait, le rassurait. Au moins, une Terre existait pour les Juifs, une nation après des centaines d’années d’exil. Revanche puissante face au passé hostile, aux échines courbées. Aux hommes et aux femmes parqués dans des ghettos, aux exécutions sommaires dans les forêts de pin, les corps balancés dans les ravins suite aux fusillades à la chaîne, hommes femmes enfants rassemblés en ligne droite, puis exécutés, détonation après détonation, projetés vers les charniers. La shoah par balle. Florent s’interroge, cela l’obsède, il il lit, étudie, l’Histoire du peuple juif, la folie nazie, ses dignitaires, il sait tout, leurs failles et leurs faiblesses, l’obésité de Goering, le handicap de Goebbels, la double vie d’Himmler, la paresse d’Hitler, il connaît précisément les effets du zyglon B, la substance employée dans les chambres à gaz, son mode d’action, il sait les corps des vieillards et des enfants à terre, et les plus vigoureux tentant d’attraper un peu d’air en se hissant près du plafond, il imagine, il ressent dans sa proche chair la peur et la privation, l’hébétude face à l’inimaginable. Il se plonge dans les récits des rescapés des camps, se questionne sur les insignes de l’uniforme nazi, s’étonne du sadisme du docteur Menguele, les expériences malfaisant qu’il faisait subir aux déportés. Il se demande ce qu’il aurait fait à la place de son assistant, un médecin juif forcé de collaborer aux atrocités du docteur fou, pour ne pas mourir, pour ne pas être torturé à son tour, Je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place, Ava est-ce que j’aurais participé aussi ou est-ce que j’aurais accepté la mort, dans ces cas-là on fait quoi ?

Il lui a raconté, à Ava, toute l’histoire de sa famille, ou ce qu’il en sait. Il y a quelques années, ses parents, sa sœur et lui, ont entrepris un voyage à la recherche de ce passé douloureux. Dans les profondeurs de l’Ukraine puis de la Pologne, ils se sont lancés sur les traces du village de leurs aïeux. Une aventure pour remonter le temps. Des jours et des jours en voiture à interroger, enquêter, tâtonner, dans l’espoir de retrouver le lieu où l’arrière-grand-père avait vécu son enfance et une partie de sa jeunesse. Le père de Florent se raccrochait à des fragments entendus de la bouche de sa mère. Beresnika, ils cherchaient Beresnika. Aux confins du monde. Ils avaient loué les services d’une guide pour atteindre cette destination, par-delà les vastes forêts de pin. Ils y parvinrent. Beresnika, enfin. L’excitation à son comble. Bereniska. Et cette rivière, évoquée par l’arrière-grand-père, oui, elle était là, la rivière, mais elle n’avait rien d’impressionnant, elle faisait plutôt peine à voir, entourée de ces immensités plates, de cette impression d’archaïsme sur des kilomètres. La pinède évoquée par l’aïeul, elle était là aussi. Pas de doute, ils étaient au bon endroit, à Beresnika, leurs pas dans les pas de Segueï. Le père de Florent photographiait, filmait, s’émouvait, immortalisait. Ils retrouvèrent la doyenne du village. La guide tenta de traduire. Les juifs, oui elle s’en rappelait. Ils étaient gentils les juifs. Ils étaient partis, elle ne les avait plus revus. Elle avait explosé en sanglots. Le voyage se poursuivit en Pologne, sur la route de l’arrière-grand-mère cette fois, Liuba Golslavska, née à Novoradumsk. Le chemin s’avéra long vers cette ville qui n’existait pas, que personne ne connaissait. La famille traversa Cracovie, Varsovie, visita tous les anciens quartiers juifs, se mit en quête des synagogues détruites, traqua les murs pour y découvrir des trous, en déduire l’existence jadis de mezouzah. Ils cherchaient Novoradusmk, encore et toujours, mais le village était inconnu des habitants. Personne ne pouvait les y conduire, personne ne savait, personne n’en avait eu vent. Novoradumsk. C’est ce nom, pourtant, dont se rappelait le père de Florent, ce nom légué par Liuba et resté dans les annales. Pas d’autre indice que ces lettres brutes à la sonorité barbare, No-vo-ra-dumsk. Le seul endroit où se rendre, c’était Radumsko, c’était ce murmure là que portait l’air autour d’eux, cette rengaine qu’inlassablement on leur répétait. Le seul endroit aux sonorités proches de celle qu’ils cherchaient, c’était Radumsko. L’été polonais suintait de chaleur. Ils reprirent la route, refirent des kilomètres, continuèrent à photographier, à filmer, à s’émouvoir et à immortaliser. Au bout du parcours, une vieille gare. Radumsko, c’était là. C’était rien. Les débris d’un village figé dans le passé. Un grand effort pour imaginer la vie de Liuba Golsvaska, dans cet autre temps, ce rêve effacé. Radumsko, et l’expédition prenait fin. Ne restait plus qu’à marquer le souvenir, filmer, photographier, et rapporter à Versailles la preuve du périple familial, le conter ensuite aux invités autour d’un thé.

Florent lui avait conté, encore. La Hongrie, où sa mère aurait dû naître et grandir, 90% de la communauté juive a été massacrée. A la toute fin de la guerre, dès novembre 1944. Des milliers de juifs assassinés et jetés dans le Danube. Ils se croyaient bien intégrés, les juifs là-bas, et un beau jour, ils étaient tous morts. L’assimilation n’était qu’un leurre. Soixante paires de chaussures en métal soudées sur les rives du fleuve, en guise de commémoration, à Budapest, désormais les touristes y vont pour prendre des photos, et Ava s’y est rendue aussi, pour le Nouvel an avec lui. Elle s’était sentie mal, pendant tout le voyage, mal à cause du froid et des morts du Danube, elle n’avait plus rien mangé, ni goulash, ni retes, saisie dans son corps par le dégoût.

Choupette, choupette.

Cette douleur-là, Ava ne l’a pas vécue.

Ce poids-là, elle ne le porte pas sur ses épaules.

Cette Histoire-là n’est pas la sienne.

Cet héritage n’est pas son fardeau.

Même si elle comprend, même si elle s’émeut, même si elle s’intéresse, même si elle l’écoute, ce ne sont pas ses grands-parents, ses cousins, sa langue, sa culture, son ethnicité, qui auront fait l’objet d’une entreprise de destruction systémique, d’une intelligence mise au profit de l’extermination.

Choupette, choupette, détends-toi, lis un peu, tout ira bien, ne t’inquiète pas.

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