7.

Ava s’en souvient, c’était au début, ils se racontaient des épisodes de vie, des anecdotes, main dans la main durant une balade nocturne, le regard émerveillé des sentiments qui éclosent, les corps frémissant à l’approche de cette intimité qu’ils n’avaient pas encore connue, qu’Ava repoussait, par jeu et par défi, pour ne pas risquer d’être quittée trop tôt, une fois le désir assouvi. Pour qu’il comprenne son rapport à l’Iran, à ses origines, cette tension entre elle et ses racines, elle lui avait confié ce souvenir.

Elle avait huit ans, commença-t-elle, à voix basse, presque un murmure, pour ne pas troubler le silence de la nuit parisienne, dans ce quartier calme où ils déambulaient ensemble, perdus dans les méandres des rues, sous une bruine douce et fraîche.

Dans son souvenir, il pleuvait aussi. C’était à Deauville, c’était l’automne, Ava se rappelle. Ses parents s’étaient offerts une pause normande, Kiana avait besoin de respirer, de se reposer après la crise qui avait atteint Masha, une crise d’une intensité sans précédent, qu’elle avait dû gérer, du début jusqu’à la fin.

L’état de Masha s’était dégradé à tel point qu’il n’y avait plus de solution. Les pompiers étaient venus la chercher, l’avaient forcée à les suivre, et comme elle ne voulait rien entendre, comme elle se débattait en ressassant ses délires, ses inventions paranoïaques, comme elle criait et ne voulait pas se laisser faire, elle avait reçu une décharge de calmants dans les fesses, qui l’avait endormie, qui l’avait rendue molle, docile. Elle s’était réveillée dans une chambre, elle n’était pas attachée, non, pas enchaînée, mais enfermée dans la pièce, privée de tout, de son téléphone, de ses cigarettes, c’était gênant pour les cigarettes, Masha fumait deux paquets par jour, elle avait commencé à treize ans et n’avait jamais arrêté, elle toussait mais ne s’en préoccupait pas, elle fuyait les médecins de toute façon, peut-être qu’elle mourrait d’un cancer du poumon, peut-être pas. Ava pensait, et s’en voulait de penser, que si Masha mourrait alors ce serait plus simple, pour sa mère, pour sa grand-mère, et pour Masha elle-même, qui souffrait de ces persécutions imaginaires et de ces hallucinations incessantes. Mais pas une fois elle n’avait verbalisé cette pensée-là, qui lui trottait dans la tête quand les crises de sa tante devenaient trop violentes.

Autour de Masha, dans cette chambre d’hôpital, des fous. Des hommes et des femmes, déambulant d’un couloir à l’autre, parlant seuls d’une voix monocorde et forte, le visage abîmé et le pas lent, à force de psychotropes et de calmants.

Kiana lui avait rendu visite, à Sainte Anne. Avec des cigarettes, des vêtements, un sourire. Avec la culpabilité de ne pas être devenue folle elle aussi, alors qu’elles partageaient les mêmes gènes, le même sang. Elle replongeait dans son enfance. Quand elle avait dix ans, et Masha cinq, que Mummy et Daddy divorçaient. Kiana revoyait les scènes, les cris et les assiettes brisées, les menaces, les chantages. Kiana se réfugiait auprès de sa nourrice Touba. Elle trouvait là le réconfort qui lui manquait. Masha, elle, avait cessé de parler. Elle se cachait sous la table durant des heures sans exprimer le moindre mot, et personne ne s’en inquiétait. Dans cette grande villa aux nombreux domestiques, à la belle piscine azur où barboter pendant les étés trop longs, on ne se préoccupait pas beaucoup de la psychologie enfantine. Depuis le divorce de Mummy, Masha ne jouait plus, ne riait plus, elle criait et mordait, elle plantait ses dents dans la chair de sa grande sœur. Elle souffrait, souffrait si fort et personne ne le voyait. Ça lui passera, jugeait Efat, leur grand-mère, cette belle femme aux traits aristocratiques à laquelle Ava doit son asthme, d’un caractère autoritaire aux relents féodaux. Elle finira bien par oublier. Toute l’horreur vécue devait être occultée.

Mais ce n’était pas passé.

Même quand Masha avait grandi, quittant l’enfance sans qu’on s’en aperçoive, qu’elle était devenue belle, avec ses épais cheveux aux reflets miellés, ses grands yeux tristes couleur de rêve, et cette peau pâle héritée de Mummy, cet héritage si précieux pour les Iraniennes de ce temps-là, obnubilées par l’idée de ne pas ressembler à des Iraniennes, surtout pas, mais à des Occidentales. Même quand elle s’était mise à composer des poèmes, érudits et sensibles, mais dénués de la moindre signification. Au silence avait succédé des délires purs et durs, des emmêlements et des hallucinations, des voix et des visions, les mêmes phrases en boucle en boucle en boucle. Quelque chose avait claqué pour de bon.

Ce n’était pas passé.

Et c’était trop tard.

C’était leur faute à tous, à chacun des membres de cette famille. Ils l’avaient provoquée, cette folie, ils l’avaient créé, ce monstre, par leur indifférence, par leur négligence, par leur cécité, ils l’avaient laissée se détruire, et maintenant c’était trop tard. Le processus était achevé. Ils avaient pensé la guérir, voulant croire qu’avec de bons psychiatres, des psychiatres chers qui passaient à la télévision et proposaient des soins dans des cliniques hors de prix, cela irait mieux, Masha serait soignée, comme on guérit d’une bronchite en prenant des antibiotiques, comme on canalise le diabète avec des piqures d’insuline, comme on se débarrasse des rides avec le bistouri. Ils ne savaient pas encore qu’ils n’y parviendraient pas, que Masha resterait folle, une folle qui fut un temps une enfant épouvantée par les disputes de ses parents, une folle qui aurait pu continuer à être une jolie fille à la chevelure de miel, si l’on s’était mieux occupé d’elle.

Ava avait huit ans, elle s’en souvient.

Ta tante Masha ne va pas très bien ce moment.

Deauville, c’était pour que Kiana se change les idées, pour qu’elle se remette des visites à Sainte-Anne, des fous hurlant dans le couloir, le regard statique et la démarche atrophiée, c’était pour qu’elle souffle et s’aère l’esprit, Mostafa avait insisté, il faut que tu quittes Paris ça te fera du bien, tu ne peux pas rester à la maison à ressasser des idées noires. Kiana avait lutté, elle n’avait pas la tête à partir en vacances, avec sa sœur schizophrène enfermée dans un asile. Mostafa avait insisté, Juste quelques jours, pour la petite ce sera bien, c’est important pour elle aussi, qu’elle voit un peu autre chose. Ils étaient logés dans l’un des studios que Hengameh et Nader, son second mari, avaient achetés, quelques années auparavant.

Ava avait huit ans, ou dix peut-être, en vérité elle ne se souvient plus de quel âge elle avait, l’enfance n’est pour elle qu’un long couloir triste et sombre marqué de solitude. Ils visitaient un château, ou c’était peut-être autre chose, elle ne sait plus bien. Elle se rappelle qu’elle faisait la queue quelque part, perdue dans ses pensées, dans son monde imaginaire, le monde des fées, qu’elle avait appelé Paradia, un univers structuré, avec ses règles, ses planètes, ses habitants, et ses meilleures amies à elle, des fillettes de son invention, Morgana, Joëlle, Florianne, qui l’accompagnaient partout, et encore un peu, aujourd’hui, pour l’aider à se dissocier d’elle-même, quand les insomnies sont trop rudes, que la nuit devient infernale.

Ava n’était pas là, elle évoluait dans son univers imaginaire. Elle n’écoutait que d’une oreille les conversations de ses parents. Ils discutaient de Masha, mais pas seulement. Kiana et Mostafa évoquaient aussi leur quotidien, celui des boutiques de photocopie qu’ils géraient. Ils évoquaient leurs affaires, celles qu’ils avaient menés quand ils s’étaient rendus compte que peindre des tableaux et avoir étudié la mystique soufie n’assurait pas la prospérité d’une famille. Et même si elle avait honte de ce déclassement social, depuis la Villa téhéranaise, sa piscine cristalline et ses domestiques disposés à servir, elle dont les origines étaient nobles et la famille était riche, Kiana s’était investie dans le projet. Dommage collatéral de l’exil. Ava entendait les mots habituels, les mots prononcés avec sérieux, avec une forme de rage, de détermination, URSSAF, machines, factures, horaires de fermeture, chiffre d’affaires, comptabilité, impôts, Ava laissait les mots glisser sur elle tandis qu’elle retournait à Paradia, à Florianne, Joëlle et Morgana.

Dans ce château qui n’était pas un château, dans ce lieu dont elle ne se souvient plus, il y avait une femme, en train de faire la queue comme eux, pour acheter un ticket et pénétrer à l’intérieur pour une visite. Elle les observait. Ava voyait qu’elle les regardait, elle, petite brune aux épais cheveux noirs, à la peau basanée, aux yeux bridés comme une asiatique. Son père, avec son épaisse moustache, sa mère, avec son physique d’actrice de la nouvelle vague, son faux-air d’Anna Karina, ses grands yeux ambre, son nez courbé. Elle ne détachait pas son regard d’Ava, une curiosité marquée sur le visage. C’était une femme plutôt vieille, tout à fait quelconque, quand elle y repense Ava la reconstitue de toutes pièces, elle lui invente des lunettes, des rides, des cheveux blancs, un carré ondulé, l’exactitude de la réalité lui a depuis longtemps échappée. La femme allait lui parler, leur parler, Ava le sentait, et ce regard sur elle, la mettait mal à l’aise.

D’où venez-vous ?

C’était ce qui l’intriguait, depuis le début, c’était cela qu’elle voulait savoir, quand elle les observait avec autant d’attention.

Ava avait huit ans. Dix ans.

C’était la première fois qu’on lui posait cette question, avec ce double-sens si apparent.

Quelque chose en elle se dressait, se rebellait.

Elle comprenait le sous-texte et le détestait.

Elle prit la parole, s’adressa à la femme, qui derrière ses lunettes n’avait pas cessé de la dévisager.

De Paris.

Elle ne mentait pas, Ava.

Ils venaient de Paris, pour fuir le désespoir de Masha et leur impuissance à la secourir, ils avaient pris le train à Saint-Lazare, ses parents ne conduisaient pas, Kiana ne conduisait plus, depuis qu’elle avait failli les tuer en les jetant d’un ravin en Guadeloupe.

Deux heures plus tard, ils étaient arrivés en gare de Trouville Deauville, en passant par Lisieux, où Kiana voulait absolument se rendre, et allumer un cierge pour Masha, pour que sa sœur guérisse, que le sheytan qui l’habitait la quitte enfin, grâce à la force de la prière. Kiana répétait que la prière peut tout, pourtant ça ne fonctionnait pas. Des années, des décennies qu’ils priaient sans que Masha ne guérisse.

Non, elle ne mentait pas Ava, ils venaient de Paris, elle était née à Paris, elle vivait dans cette ville toute l’année, n’avait aucun lien avec l’Iran. Depuis vingt-cinq ans, ni Kiana ni Mostafa n’était retourné en Iran, et elle-même n’y était jamais allée, elle n’irait jamais, c’était trop dangereux, on lui répétait, on ne savait pas ce qu’on y risquait, à cause des activités de Mostafa, des tribunes qu’il écrivait, de son engagement pour les droits de l’homme, à cause du passé de Kiana avec les Modjaheddins du peuple, cette organisation gaucho-terroriste auprès de laquelle elle s’était enrôlée pendant plus de sept ans pour lutter contre le régime islamique. Ava était privée de la terre de ses origines, le choix politique de ses parents l’avait amputée de son droit.

-Mais vous venez de beaucoup plus loin aussi… 

C’est Kiana qui avait dû intervenir, avec un sourire large, une mine enjouée, un air urbain, pour rattraper ce comportement d’enfant impoli qui n’assume pas sa richesse culturelle.

-Nous venons de Paris mais nous sommes d’origine iranienne, elle avait dit, avec un ton très urbain, très ouvert, et Ava lui en avait voulu, follement, de ne pas la soutenir dans son affirmation, la seule qui valait : ils venaient de Paris, et seulement de Paris, pour fuir la folie de Masha.

Florent l’avait écoutée jusqu’au bout.

Il s’était approché d’elle, avait embrassé ses lèvres.

Il n’avait rien dit. Seulement ce long baiser au goût de pluie.

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