6.

A l’aéroport Ben Gourion, le cœur d’Ava s’est remis à battre un peu plus fort.

La procédure paraît simple, sans accroc. Montrer son passeport au guichet, recevoir le tampon d’Israël sur une feuille volante, rejoindre la ville.

Florent s’agite déjà et grogne, rouspète, reproche à Ava de ne pas télécharger Get a taxi, le Uber israélien, il la tacle sur sa passivité, son immobilisme, sa tendance qu’elle à se laisser porter . Pourquoi tu ne fais rien, pourquoi tu ne t’actives pas, vas-y télécharge, je te signale qu’on est attendu au dîner de Shabbat avec la famille des mariés, il ne faudrait pas qu’on le rate, et puis enlève ton gilet, c’est ridicule il fait 40°C à l’extérieur, vite dépêche-toi, on est sorti dans cinq minutes, on ne connaît pas l’itinéraire,, pourquoi c’est toujours à moi de me charger de tout, Ava, pourquoi tu te comportes comme un enfant !

Ava hausse les épaules, elle le laisse parler, le laisse à son stress, sa mauvaise humeur, les autres voyageurs ont tourné leur regard vers lui, ce Français si agité depuis l’atterrissage. Elle se tait, d’habitude elle le combat, elle lève la voix à son tour, elle argumente, elle s’emporte, elle finit par crier, parfois l’hystérie la guette, une forme de folie qui s’élève de ses veines, de son sang vicié, parfois elle sent qu’elle n’est pas loin de la frontière, de cette barrière invisible qui sépare la normalité de la psychose, elle sent qu’elle s’en rapproche, comme sa tante Masha, elle sent qu’elle est tout près, mais elle se saisit à temps, elle revient à elle, au monde des gens rationnels. D’habitude elle ne laisse pas Florent l’abreuver de reproches, l’agresser sans raison, l’attaquer pour rien, elle s’oppose à cette tendance qu’il possède à ériger l’autre en bouc émissaire. Mais ce soir elle se tait. Une boule d’angoisse s’est emparée d’elle, la même qu’à Paris, face au petit homme l’abreuvant de questions. D’ailleurs elle n’est pas persuadée que Florent ait raison, que ce soit si simple, que seules cinq minutes les séparent de l’air brûlant de Tel Aviv. Elle n’est pas sûre, non, qu’il faille tout de suite commander un taxi, elle le trouve trop optimiste, alors qu’ils n’ont pas encore passé le contrôle, que tout peut arriver, que c’est maintenant que ça se corse, alors qu’elle sent une douleur lui barrer la poitrine, comme un mauvais pressentiment.

La femme derrière le guichet lui fait signe.

-Avancez.                                                                           

Un pas en avant.

Florent reste derrière elle.

-Passeports.

La respiration d’Ava s’accélère, une cadence folle, son cœur bat la chamade, comme après les séances d’athlétisme au lycée, à courir autour du parc de Victor Duruy dès 8h le matin en hiver, dix fois, vingt fois, ça lui faisait des points de côté, des migraines, et son pouls pulsait si fort qu’elle pensait qu’elle en mourrait.

La femme, une jeune Noire aux épaisses tresses blondes, feuillette les pages une par une, elle s’attarde, inspecte, approche le carnet de son nez, elle est d’humeur scrupuleuse, elle ne laissera rien passer, et Ava le voit, Ava le sait, qu’elle ne va pas réussir à s’en tirer comme ça, malgré l’interrogatoire à Paris, malgré toutes les questions de la compagnie aérienne déjà posées, et l’inspection de ses affaires, de ses valises et de chacun des objets de son sac, passés au détecteur métallique. C’est maintenant que ça commence.

-Où êtes-vous née ? 

-En France, à Paris.

-Première fois en Israël ?

-Oui.

-Pour quel motif ?

-Le mariage de la cousine de mon copain.

-Vous avez de la famille ici ?

-Non.

-Vous ne connaissez personne ici ?

-Mon copain a un peu de famille à Tel Aviv.

-Et il est où, votre copain ?

-Là, derrière.

-Qu’il vienne.

Ava se retourne. Florent attend près de la ligne « zone de confidentialité. » Elle lui fait signe d’avancer. Il la rejoint, avec son look de vacancier de l’été, chemise en jean, sac sur le dos, bermuda marine et baskets blanches, guide touristique dans les mains, cheveux un peu décoiffés après les quatre heures et demi de vol. Il tend son passeport à la femme, et celle-ci entreprend un examen minutieux, approche ses yeux de chacune des pages pour examiner la provenance des tampons. Inde, Népal, Indonésie, Turquie, les destinations ne manquent pas. Toute une vie antérieure à Ava, une année à se prélasser sur les plages de Goa, à découvrir le Cachemire à sac-à-dos, une autre à habiter au sommet d’une tour à Jakarta. C’est ce qu’elles racontent, les pages de ce petit carnet violet, c’est ce qu’elles renferment, l’émotion et la découverte de lieux où Ava n’ira peut-être jamais, d’un passé de son partenaire qu’elle ne peut saisir, sauf en imaginant les souvenirs qu’il lui raconte, les expériences qu’il lui retrace, en se figurant les autres à ses côtés, les autres avant qu’elle n’existe dans sa vie, avant leur rencontre hivernale.

La femme compare les deux passeports, celui de Florent, celui d’Ava.

Ava sait que c’est cuit. Elle sait tout ce qu’elle ne peut pas cacher. Qu’elle ne s’appelle pas seulement Ava, mais Ava Fatima, comme la fille du prophète, Fatima avec la prononciation arabe, et pas Fatemeh, à l’iranienne, qui aurait sonné moins connoté, moins islamique. Quand on lui demande si elle a d’autres prénoms qu’Ava, elle répond toujours non. Elle ne parle pas de Fatima, elle n’aime pas s’appeler Fatima, elle trouve que cela ne lui correspond pas, que ça ne lui va pas, de porter l’islam jusque dans son nom, comme un étendard. Ça la gêne. Le raccourci entre l’islam et le voile, entre l’islam et les discriminations, entre l’islam et la viande halal, entre l’islam et la soumission des femmes, entre l’islam et le terrorisme. Elle ne veut pas se voir accolée ces stigmates-là, elle qui ne se reconnaît dans aucun d’eux.

Un jour, un de ses camarades de classe avait vu sa carte d’identité, et ses deux prénoms. Il s’était moqué d’elle. Ce n’était pas méchant, non, plutôt une manière de la charrier, de la taquiner, Tu t’appelles Fatima, c’est dingue ça, Fatima, c’est un nom de femme de ménage. Elle y avait longtemps repensé, elle y pensait encore. Fatima c’est un nom de femme de ménage. Mais pour sa mère, c’était important. Une protection. Comme Marie pour les Chrétiens. Fatima. Un prénom, un héritage, qui s’articulait à tout le reste, l’interdiction du porc et de l’alcool. Depuis la conversion au soufisme, jamais d’alcool à la maison. C’était interdit. C’était impur. Changement radical pour Kiana, qui pendant longtemps avait aimé les hot dogs, le vin, la cocaïne et les Irish coffe. Désormais elle recrachait les chocolats à la liqueur si malencontreusement, elle se trompait et croquait dedans. Changement radical par rapport à ses aïeuls, sous le règne du Shah. L’arrière-grand-mère d’Ava, morte un an avant sa naissance, n’aimait rien tant que le jambon de Parme. Et son arrière-grand-père buvait chaque jour son verre de whisky en lisant le journal. Mais Kiana avait un beau jour rejeté tout cela.

Ava sait que la femme du guichet voit tout tout. Son prénom, Fatima. Son patronyme, Mohandessi. Le tampon du Maroc. Le tampon du Liban. C’est si long. Derrière eux les passagers sont passés au guichet d’à côté, l’aéroport se vide. Florent se lance dans des explications, sur sa cousine, sur ses parents, sur son judaïsme, il évoque le vol du retour, déjà pris, les logements sur place, réservés, et ses précédentes venues. Il n’a jamais eu de problème, Florent. Il s’exprime d’un débit rapide, d’une voix forte, cette voix un peu bizarre, qu’Ava ne saurait décrire, il n’y a pas de mot pour la caractériser, elle n’est pas nasillarde, non, pas tout à fait, ni sourde, c’est autre chose, un timbre atypique, elle ne sait si elle l’aime, ou le déteste, elle n’est pas tout à fait sûre. Mais la femme derrière le guichet ne l’écoute pas, ne le regarde pas, ni lui ni ses grands gestes ni ses sourires pour paraître sympathique et avenant, elle louche sur les deux passeports, sur chacune des pages.

-Je peux vous demander ce qu’est ce tampon ?

C’est Ava qui répond, un sourire aux lèvres, ou plutôt un rictus. Il n’y a pas à mentir, pas à lutter, elle sait déjà les conséquences, elle les a déjà imaginées, tout le monde, ses amis, sa famille, tous lui ont déjà suggéré ce qui l’attendait, tous l’ont mise en garde. N’oublie pas de prendre un gros livre dans ton sac, tu auras l’occasion de bien avancer dans ta lecture. Tout le monde riait, et elle riait aussi, tout en sachant que c’était pas qu’une blague, que c’était vrai. 

-C’est le tampon du Liban.

La femme secoue la tête, interpelle sa collègue du guichet d’à côté, quelques phrases en hébreu qu’Ava ne comprend pas, dont elle devine le sens pourtant, le corps dressé vers ce guichet trop haut pour elle, hissée sur la pointe des pieds, pour gagner quelques centimètres et mieux voir, mieux saisir l’importance de l’instant, de ce qui se joue.

Il n’y a plus personne après eux, la file s’est tarie. Fin de la journée. Le Shabbat va bientôt commencer, la femme pourra rentrer chez elle, quand elle en aura fini avec eux. Elle semble d’humeur joyeuse, enthousiaste, elle vient d’éclater de rire, sa collègue a dit quelque chose de drôle, une blague qui leur échappe, à Florent et à Ava. Mais elle ne se laisse pas troubler longtemps. Elle est professionnelle. Consciencieuse. Elle assure la sécurité d’Israël, c’est trop important, elle ne peut pas se laisser distraire, prendre le risque de laisser filer des gens dangereux, des gens qui s’appellent Fatima et Mohandessi et qui présentent sur leur passeport le tampon du Liban.

C’est normal, après tout.

Florent ne cesse de le répéter, que c’est normal, ce contrôle aussi strict, aussi impitoyable, Tu ne peux pas leur reprocher de faire attention, c’est un pays en guerre, ce n’est pas un hasard si Israël est le pays le plus sûr au monde, il n’y a quasiment plus d’attentat, une fois sur place tu verras on se sent dans la plus grande sécurité, on sait qu’on ne risque rien, le dôme de fer est redoutablement efficace et les services secrets désamorcent toutes les menaces.

Alors Ava ne bronche pas, quand la femme leur dit Allez dans la salle derrière vous tout au fond sur la gauche et attendez jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher et vous poser des questions, vous pourrez récupérer vos passeports une fois que ce sera fini.

Elle ne spécifie pas lesquelles, de questions, ni combien de temps ça va durer, son ton est péremptoire, direct, elle hâte d’en finir.

Ava hoche la tête, tourne les talons, elle n’est pas surprise non, elle avait été prévenue. Mais un peu humiliée. Elle sait ce que pense Florent. Que ce n’est pas le Liban le vrai problème. Si Ava n’avait pas été là, la femme l’aurait laissé passer. Il le sait. Il en est sûr. Aucune once de doute ne s’instille en lui. D’ici quelques minutes il le lui fera remarquer, elle en est sûre, il ne pourra pas s’en empêcher de lui dire. C’est parce que tu es Iranienne, c’est uniquement pour ça.

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