5.

Jusqu’à la veille encore, Ava n’était pas sûre de pouvoir voyager. Sur la route vers le domicile de ses parents pour récupérer la valise qu’elle emporterait en Israël, elle sentit son pied qui démangeait. Sans doute une piqûre, jugea-t-elle, par une bestiole quelconque, un moustique tigre, une araignée, un monstre issu du réchauffement climatique.

Elle pressa le pas, pour arriver plus vite à la Maison. Chez elle. Quand elle disait à Florent, j’ai laissé mon livre à la maison, cela signifiait : j’ai laissé mon livre chez mes parents. Au début, cela le heurtait, Mais enfin, Ava, la maison c’est là où nous vivons tous les deux. Mais ce n’était pas fait exprès, cela tenait de l’automatisme, un peu comme quand Florent l’appelait Elsa, et prenait prétexte de l’habitude pour justifier son erreur. Viens te coucher, Elsa. Oh pardon, Ava. Non mon amour ne pleure pas, c’est toi que j’aime, seulement toi, ne pleure pas, ça ne veut rien dire, c’est juste un réflexe. Voilà, chacun ses habitudes, premier amour, premier appartement, peut-être qu’on ne s’en remet jamais, jamais totalement, ni de l’un ni de l’autre, peut-être qu’il faut faire avec toute la vie, avec Elsa et la Maison.

La Maison d’Ava, c’est celle où a passé autant de temps, jusqu’ à la vingtaine avancée, c’est ce rez-de-chaussée sombre, ce couloir trop long et cette décoration bizarre, chargée et multicolore, qui ne répond à aucune considération esthétique, un bric à brac monumental, de lourds tapis sur le sol, et un arôme d’encens qui déchire l’air, une senteur de brûlé. Un jour le fils des voisins, des catholiques très pratiquants, drapeau Manif pour tous à leur fenêtre, le papa la maman et les deux enfants main dans la main, lui avait demandé quelle était cette odeur inquiétante chez eux en permanence, s’agissait-il d’un incendie, d’un barbecue, c’était bizarre, c’était quoi ? Ava avait marmonné c’est de l’encens iranien, elle n’avait pas spécifié que ça s’appelait esfand, que sa mère le faisait brûler contre le mauvais œil, jusqu’à ce qu’il noircisse l’air. Ava s’était détournée du garçonnet et l’avait semé dans la large cour pavée, les talons claquant sur le sol, clac et clac, à peine plus grande que lui malgré ses vingt ans de plus, elle avait marché si vite qu’on aurait cru qu’une tâche des plus urgentes l’attendait. Il ne pouvait pas comprendre, ce petit garçonnet aux yeux clairs, la place du mauvais œil, du cheschm, dans la psyché iranienne. L’un des remèdes était le esfand, mais ce n’était pas le seul. Pour se protéger des regards envieux, il fallait aussi réciter des incantations issues du Coran, le soir, avant de se coucher, c’est sa mère qui lui avait appris, qui s’était assurée qu’elle les mémorise par cœur, ces paroles en arabe qu’Ava ne comprenait pas, mais dont sa mère lui avait expliqué le sens. Besmellahe rahmane rahim, ghol aozo be rabe nas, maleke nas, elaheh nas, men charel vassvassel khanas, al lazi yo vassvesso fi sodour e nas, men al jenateh va nas.

Les parents d’Ava, sa mère surtout, croyait aux vertus de la prière, aux manifestations divines, aux dogmes des religions monothéistes, et puis surtout au soufisme, depuis qu’elle avait choisi cette voie-là. Oui, Kiana avait des convictions solides, que pas grand-chose ne pouvait ébranler. Dieu était à l’origine de l’univers. Jésus était né d’une femme vierge. L’ange Gabriel avait soufflé le Coran à l’oreille du prophète Mohammad. Le Paradis et l’enfer existaient dans l’au-delà. Les anges gardiens et les djinns étaient des créatures réelles. L’imam Mahdi était immortel et cachait. Thérèse d’Avila savait léviter. Jésus reviendrait sur Terre. Les parents d’Ava étaient intelligents, érudits, diplômés, mais ils croyaient à ces choses sans émettre de doute, ils croyaient à ces choses en y accordant une vraie foi. Ils justifiaient les textes religieux, même les passages misogynes, même les appels à la guerre, en opposant l’argument de la relativité historique, de l’interprétation évolutive, de la force des symboles. A Ava, pourtant, il apparaissait problématique que la parole divine ne soit dotée d’aucune valeur universelle, que Dieu apparaisse un jour pour guider les humains vers des voies souvent discutables pour disparaître et ne plus revenir.

Mais elle ne discutait plus de ces choses-là.

Elle ne voulait pas briser la foi de Kiana, sa mère, elle s’empêchait de la la défier sur ce terrain-là. Ce serait une trop grande souffrance, un sentiment d’échec dans la transmission. Un ébranlement trop violent de ses croyances et de ses certitudes, acquises dès l’enfance, dans la villa luxueuse de Téhéran où elle avait grandi, quand c’est sa nourrice Touba, fervente musulmane, qui l’élevait, la choyait. Oui, au cœur de cette belle villa téhéranaise, c’est Touba qui donnait de l’amour à Kiana, qui la dorlotait et l’écoutait, l’embrassait et la berçait. Elle lui transmettait ses croyances, en Dieu, la religion, le pur et l’impur, l’enfer et le paradis, elle lui apprenait la prière. L’amour maternel, seule sa nourrice Touba le lui offrait. Sa mère, Hengameh, comme la plupart des femmes bourgeoises de l’Iran de cette époque, n’avait guère de temps à consacrer à ses filles. Seule comptait sa beauté. Oui, tel était son but, son obsession. Etre la plus belle, la plus belle d’Iran, la plus belle du monde, la femme la plus sublime jamais apparue sur cette Terre. Hengameh se voulait l’égale des grandes actrices hollywoodiennes à l’instar d’Elizabeth Taylor à laquelle elle ressemblait à s’y méprendre. Elle admirait devant sa grande coiffeuse ces traits d’une étonnante régularité, ce joli nez même pas refait, petit et droit, cette peau laiteuse, plus blanche que blanche.Elle se maquillait avec soin, pour sublimer ce visage déjà somptueux, cette joliesse occidentale, à contre-courant des carnations olivâtres de ses paires, de leur gros nez qui nécessitait le bistouri pour devenir acceptable. Les rouges à-lèvres de Hengameh exhalaient des arômes de rose et de violette mêlées, qu’aimait humer sa fille Kiana en secret, hissée sur la pointe des pieds, dans le silence de la solennité, lorsqu’elle pénétrait dans cette grande chambre, délaissée souvent, le temps des voyages en Europe, des soirées mondaines où Hengameh se rendait, parée et magnifiée de ses plus beaux atours. Kiana inspirait chacun de ces tubes, chacune des boîtes de crèmes odorantes et colorées de sa mère. Dans l’air flottait le parfum de Vol de Nuit, dans l’air dansait les notes de jonquilles de cette fragrance ramenée d’une escale à Paris.

Vol de nuit. Guerlain. Le parfum d’un autre temps qu’Ava portait ce jour-là, en traînant, en boitant dans la rue, son pied de plus en plus douloureux. La surface autour de la piqûre avait triplé de volume.

Arrivée en bas de l’immeuble, elle composa le code, le dernier en date, dans le même temps elle se rappelait encore de tous les précédents, pouvait remonter jusqu’à des années en arrière, à chaque combinaison de chiffres son époque, figée dans ses souvenirs.

Quand elle sonna à la porte, Ava était redevenue enfant. Enfant malade. Le pied gonflé, hachée de stries, blanches et rugueuses. Kiana ouvrit, le sourire aux lèvres. Ava ne s’était jamais tout à fait habituée au visage de sa mère, aux grands yeux ambres, aux larges paupières, au nez élégant et busqué, cette beauté continuait à la surprendre, à la saisir, malgré toutes ces années à la contempler, ces heures infinies passées avec seule avec elle, près du chauffage de la salle de bains ou dans la cuisine exigüe au carrelage blanc et bordeaux, à discuter, raconter, rire pour un rien, en imitant la prononciation déformée de mots en français par les Iraniens, couca coula, choucoulatte, Bérésil, estoupide, rire très fort sans pouvoir s’arrêter, tellement que ça faisait mal au ventre et qu’il fallait s’agripper à quelque chose pour ne pas tomber. Une relation privilégiée que les autres leur faisaient remarquer, Ava et Kiana, vous êtes fusionnelles, et Kiana s’emportait, Non non non, nous sommes proches mais pas fusionnelles, ce n’est pas bien d’être fusionnelles, tandis qu’Ava hochait la tête, soutenait sa mère dans son assertion, sans savoir si c’était vrai ou non, si elles étaient fusionnelles ou pas, à quoi ça tient, à quelle définition, où sont les frontières, les limites, pour ne pas se perdre dans l’autre tout à fait.

-Tu vas bien ? Si tu veux rapporter quelque chose pour ton dîner, vas-y, peut-être que ça fera plaisir à Florent. Il y a pleins de choses dans le congélateur, et sinon, j’ai fait du khoresht gheymeh.

En temps normal, Ava aurait sauté sur l’occasion, elle aurait demandé un tupperware et aurait goûté le plat, à même la marmite, elle aurait commenté les épices, la texture de la viande, mais à ce moment précis non, elle n’était guère d’humeur, et puis elle n’avait pas faim, elle ne pensait qu’à sa douleur. De toute façon Florent n’aimait pas beaucoup le khoresht gheymeh, ni la cuisine iranienne, il n’en raffolait pas, sauf certains plats, bien particuliers, qui lui rappelaient la cuisine de sa mère, l’influence juive hongroise ou polonaise, ces saveurs qui le replongeaient dans son enfance, avec les recettes de sa mamie Sharika, les shlinslis à la viande et aux pommes de terre, Ava les lui avaient préparé un jour, prétendant que c’était des kotelet, un plat iranien typique, incontournable, et Florent n’y croyait pas, ce n’était pas des kotelet mais des shlinslis, c’était hongrois, c’était de chez lui, et Ava disait non, pas du tout, c’est des kotelet je te dis, et ils avaient convenu du fait que c’était pareil, la même chose, chez les Juifs et chez les Perses, le même plat exactement.

Ava sauta, à cloche-pied, sur le large tapis rouge que Kiana avait choisi, d’une couleur pourtant peu appropriée à cet appartement déjà sombre, au cas où pendant les réunions de Soufis les gens assis par terre renversent leur thé par terre, ça fait moins de tâches comme ça. Elle s’allongea sur le canapé, où dormait son père. Il ne partageait pas le lit de sa mère. Tous les deux n’étaient pas fâchés non, ils s’aimaient, ils invoquaient d’autres raisons. Pas les mêmes sensations pour le chaud et le froid. Pas les mêmes horaires. Pas le même rythme d’endormissement. Alors ils préféraient ne pas dormir ensemble. C’est comme ça qu’ils disaient, qu’ils avaient toujours dit. Ava n’y voyait rien d’étrange, ni d’inhabituel. C’était comme ça depuis toujours. Elle ne le remarquait plus, que c’était bizarre, saud de temps en temps, une remise en perspective des choses, un regard soudain extérieur, objectif. Elle constatait que Kiana et Mostafa n’étaient pas comme les autres. Pas normaux. Pas comme les autres couples, les autres parents. Pas conformes aux conventions sociales. Comme tout ce qui concernait cette famille. Où rien n’était jamais simple, jamais normal, comme si chaque chose devait transiter par un labyrinthe de complexité ou de circonvolution. .

Sur le canapé, Ava mit un peu de temps à trouver la position adéquate, où sa jambe, allongée devant elle, restait immobile et son pied parfaitement indolore. Elle aurait aimé aller jusqu’à sa chambre, piocher dans un livre de sa bibliothèque, se détendre en lisant quelques chapitres. Sa chambre d’enfant était restée la même, seul le papier peint rose aux figures d’animaux avait été depuis longtemps remplacée par une peinture blanche immaculée. Elle n’avait pas été réaménagée en chambre d’amis ou en bureau, bien que son père ait eu tendance à s’y étaler un peu. Sa bibliothèque, sa chère bibliothèque, n’avait pas été dépeuplée des nombreux livres qui la composaient, depuis son enfance, les aventures d’Alice, les Grand Galop, les Cœur Grenadine, les Roald Dahl, Moka, Judy Blum, Marie-Aude Murail, en passant par la phase romans policiers, la totalité des Agatha Christie, quatre-vingt poches à la couverture jaune, puis les classiques étudiés au lycée, Guy de Maupassant, Choderlos de Laclos, Zola, Stendhal, Zweig, Hugo, et enfinles lectures plus libres des débuts de la vie d’adulte, Kundera, Nabokov, Cohen, Fitzgerald, James, etc. Autant de palliatifs à sa solitude de fille unique. Mais elle ne pouvait pas se lever, même ces quelques mètres lui semblaient infranchissables.

« Qu’est-ce qui t’arrive cette fois ? » lança Kiana, un regard épouvanté vers le pied de sa fille. L’œdème occupait un arc de cercle tellement vaste qu’il s’étendait jusqu’à ses chevilles. « Tu devrais appeler un médecin, tu ne vas pas pouvoir voyager dans cet état. » Ava haussa les épaules. Il lui restait tout à faire, la lessive, la valise, avec le choix des vêtements, la fameuse liste des choses à ne pas oublier, chargeur, serviette, brosse à dents, dentifrice, chaussons, peigne, Minoxidil, pilule, doliprane, sous-vêtements, baskets, chaussettes, soutiens-gorges, gilets, robes, maquillage, démaquillant, coton, crème solaire, barrette à cheveux, rasoir, serviette, paréo, maillot de bain, anti-moustiques, Lonely planet, carte d’identité, argent liquide, carte bancaire, lunettes de soleil, serviettes hygiéniques, romans, rien que de penser à cette séquence qui l’attendait, dans son appartement, à circuler d’une pièce à l’autre pour déposer tous ces trucs, tous ces objets, dans cette valise noire qu’elle était venue emporter, elle se sentait assaillie d’une décharge de découragement. Florent ne serait pas rentré de sitôt, il avait beau lui dire, Ma chérie ma poupée je pense à toi mon amour je me dépêche vite vite vite pour être auprès de toi et t’aider à tout ranger, pauvre chou qui a mal au pied, Ava savait qu’il n’en serait rien. Il resterait au bureau jusqu’à tard le soir, très tard, une heure indécente, 22h ou 23h, les mêmes horaires qu’elle en cabinet d’avocat. Il bouclerait tout avant le voyage. Les réponses à tous ses emails, les évaluations de ses agents, les tableaux budgétaires, les notes aux ministres, rien ne pourrait le décider à abréger sa présence, surtout pas un pied gonflé, pas le pied d’Ava, elle qui était toujours malade, un jour sur deux il y avait un souci, une fatigue, un rhume, une crise d’asthme, une allergie, une inquiétude, un soupçon de cancer du sein, de sclérose en plaques, d’hypothyroïdie, depuis qu’il la connaissait il découvrait des maux dont il n’avait jamais entendu parler de sa vie. Le pied gonflé ne l’alarmait pas, non, il n’allait pas changer ses plans pour un petit bobo si minime. Ava ne pouvait pas compter sur Florent ce soir, elle le savait, que rien ne le déciderait à quitter son bureau du cinquième étage où il passait tant de soirées face à son écran d’ordinateur, mu par l’ambition de ne pas rater sa vie, par l’envie de réussir coûte que coûte, sans perdre de temps, laminé par la crainte de faire les mauvais choix.

Kiana la regardait, lui souriait. Face à elle, sur le fauteuil de cuir noir, elle semblait si petite. De petites jambes minces qu’elle avait croisées l’une sur l’autre, un buste menu, une petite poitrine soulignant à peine son tee-shirt fushia, des attaches fines. Malgré sa beauté, plus orientale que celle de Hengameh, plus sombre et plus mystérieuse que celle de sa mère, malgré son succès et ces éloges perpétuels sur ce singulier visage aux grands yeux, Kiana n’avait jamais joué la carte de la séduction. Elle n’avait jamais apprécié les jupes courtes, les robes moulantes, les hauts décolletés, même jeune elle n’avait pas cherché à user de ses atouts féminins, ni à exploiter cette carte-là, la carte du sexy, du glamour, de la féminité exubérante. Par croyance religieuse peut-être, par pudeur, par une sorte de réflexe hostile à exposer sa chair, elle avait toujours préféré le style hippie, les vêtements amples, lâches, aux textures soyeuses ou plissées. Cette femme si frêle avait pourtant vécu tant de choses. Le faste de la vie téhéranaise. La Cour royale su Shah. Les invitations, le luxe des réceptions. La guerre. L’exil. La révolution. La France. Les études aux Beaux-Arts de Paris. L’alcool, la drogue, les folles soirées. L’engagement politique. Les Modjaheddins du peuple. Le retour à la foi. La conversion au soufisme, la prière, la passion du mysticisme. Tant d’expériences intenses, excessives, si éloignées de la vie d’Ava, si inconcevables presque à son esprit.

Kiana s’impatientait. Kiana n’avait jamais beaucoup de temps, elle ne travaillait plus mais elle était débordée, en permanence, il fallait qu’elle se dépêche, vite, vite, avec sa tasse de thé qu’elle baladait d’une pièce à l’autre, et ces tâches auxquelles elle s’astreignait, téléphoner à Hengameh, qu’elle appelait Mummy, téléphoner à son amie Mariam, écouter un podcast, faire sa prière, cuisiner le plat de ce soir, un plat pour elle, poisson et légumes pour ne pas grossir à cause de la ménopause et de l’arrêt de la cigarette, et un autre plat pour Mostafa, avec de la viande et du riz, et le tahdig, cette croûte croustillante du riz, formée au fond de la casserole, que les Iraniens aiment tant.

 « Ecoute, on peut briser un œuf » suggéra Kiana, d’un ton mi-enjoué, mi-sérieux.

La cérémonie de l’œuf ne se refusait pas.

L’œuf, c’était quand le esfand n’est pas assez efficace, quand le mauvais oeil avait fait trop de dégâts, qu’il fallait mobiliser un grand remède pour le soigner.

L’oeuf, c’était un moment agréable à passer, dans le folklore de ce duo qu’elle formait avec Kiana, la fille unique et la mère, après des années et des années de tête à tête, l’une avec l’autre, pendant que Mostafa voyageait pour tenter de créer une école de soufisme à l’étranger.

L’oeuf, officiellement, c’était une tradition persane ancestrale, un rituel issu du zoroastrisme le plus ancien.

Mais Ava soupçonnait qu’il s’agissait d’une invention de sa mère, d’un tour de magie de sa création. N’était-elle pas un peu sorcière, Kiana, n’était-elle pas une artiste, débordante d’idées et de solutions ? Comment savoir ? Ava connaissait trop peu Iraniens, il lui était difficile de juger. Elle fréquentait fort peu la diaspora. Kiana et Mostafa se méfiaient, ils la dissuadaient de chercher à fréquenter ses compatriotes, à intégrer les cercles des jeunes Iraniens à Paris. Tu ne connais pas les Iraniens, Ava, tu n’as jamais vécu en Iran, tu ne vois que leur facette joviale, chaleureuse, sympathique, mais ce n’est qu’une apparence, les Iraniens sont des gens fourbes, menteurs, adeptes du commérage, toujours prêts à se mêler de ce qui ne les regarde pas, à colporter des ragots, à essayer de profiter des autres, ils sont obsédés par le qu’en-dira-t’on. Ceux qui sont ici, on ne sait pas à quel point ils collaborent avec le régime islamique, alors tiens-toi à l’écart, ne leur dis rien du soufisme, ne parle pas de ton père, sinon qui sait. Et ne t’avise pas de sortir avec un garçon iranien, il te considérera comme une pute si tu couches avec lui, et si lui-même a des idées modernes, alors c’est sa mère qui te méprisera. Lui-même se pensera supérieur à toi, ils sont comme ça les Iraniens, ils sont dominateurs et machos. Mieux vaut mieux éviter que des rumeurs circulent sur toi dans la communauté, mieux vaut ne pas ternir sa réputation pour rien, tu comprends. Non, oublie les fêtes communautaires, Chahar shambe souri, sizde be dar, Norouz, ne te mêle pas à eux, à leurs sorties, à leurs soirées, à leurs événements.

Ava s’en tenait donc à la version officielle, que casser un œuf faisait partie des traditions zoroastriennes ancestrales pour se débarrasser d’un mauvais sort si puissant qu’il était capable de vous détruire le pied de douleur.

-Dis-moi les noms.

Kiana était revenue avec un bol, un œuf, un stylo et une pièce de monnaie. Elle attendait qu’Ava égrène les noms, celui de chacune des personnes croisées au cours des dernières semaines. Lorsque l’œuf craquerait, le sort serait conjuré. Son pied cesserait de lui faire mal. Alors Ava prononça le nom de tous ceux qu’elle avait récemment croisé, chaque personne ayant droit à un rond tracé par Kiana sur l’œuf. « Tu n’as oublié personne ? Collègues ? Amis ? Tu n’es pas allée à une soirée ces dernières semaines ? » Ava réfléchit davantage, son regard se balada sur les murs, ornés par les nouveaux tableaux de Kiana. Elle peignait des œuvres abstraites autour de la figure du Termeh, symbole de l’ancienne perse représentant la feuille de cyprès. Ses dernières peintures exploraient les tons jaunes et orangés, tels de larges soleils à la lumière accueillante. Ava aurait voulu entrer dans les tableaux, s’envelopper de cette chaleur, la saisir de ses mains. « Oui, je pense que c’est tout, je n’ai oublié personne. » Kiana inscrivit quelques cercles complémentaires, et murmura l’incantation habituelle, où aucun oeil ne devait être laissé à l’abri. Ni celui des personnes énumérées par Ava, ni celui du voisin de gauche, du voisin de droite, du voisin d’en face, du voisin du dessus, du voisin d’en-dessous, des personnes nées le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche, des descendants de djinns, des ogres et des fées.

C’était ça, les termes de l’incantation, ce souffle de Zoroastre arrivé jusqu’à elle, dans cet appartement des quartiers chics parisiens, à quelques pas du Bon Marché, fréquenté par de riches bourgeois, par des vieilles familles françaises. Hamsaye ye daste chap, hamsaye ye roo be roo, ham saye ye bala sar…

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